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ADO et la tentation de prolonger son règne: un abonnement étonnant aux vieux démons

Alassane Dramane Ouattara, le président ivoirien (ph autre presse)

Si le pouvoir absolu corrompt absolument selon l’expression de Montesquieu, «le pouvoir trop prolongé corrompt plus profondément».

Dans cette dynamique, l’homme de pouvoir tend à le conserver, l’homme au pouvoir veut s’y perpétuer. C’est bien à ce jeu dangereux que joue le président ivoirien, Alassane Dramane Ouattara, en avouant dans le journal Jeune Afrique du mois de juin 2018 que «La nouvelle Constitution m’autorise à faire deux mandats à partir de 2020. Je ne prendrai ma décision définitive qu’à ce moment-là, en fonction de la situation de la Côte d’Ivoire. La stabilité et la paix passent avant tout, y compris avant mes principes». Cette déclaration est non seulement contradictoire par rapport à celle d’octobre 2015 dans le journal Le Monde et provocatrice, mais aussi révélatrice de ses intentions. Si le président ivoirien semble flou dans ses propos, la tentation de prolonger son règne est sans équivoque. La chanson qu’il chante n’est pas nouvelle: l’argument farfelu de la stabilité des régimes a toujours été invoqué par les chancelleries occidentales.

Aussi, pour le bien de la Côte d’Ivoire, des Ivoiriens et des Africains, autant le préserver de cette obsession, stimulante dans la longue marche vers le sommet, ravageuse dans sa trop longue occupation du poste suprême. Protégeons-le contre lui-même. Car comme on le dit en Guinée, «une mauvaise graine dans la bouche peut gâter toute la poignée d’arachides». Dommage qu’ADO n’apprenne pas des erreurs des autres comme Blaise Compaoré.

La démocratie progresse partout en Afrique. Malheureusement, de vieilles habitudes y persistent dans plusieurs pays. Elles se nomment «énième mandat». Les stratégies pour y arriver sont multiples: manipulations ou tripatouillage sans vergogne de la Constitution puis interprétation vicieuse et égoïste des textes.

C’est à cette dernière manœuvre qu’Alassane Dramane Ouattara semble décidé de s’y adonner. Une tendance dangereuse pour un homme que l’on pensait vacciné contre les appétits voraces du pouvoir. Les arguments utilisés pour justifier l’attachement au pouvoir d’Etat à savoir le besoin de stabilité, la nécessité de poursuivre une œuvre inachevée et la réponse à une demande populaire, sont faux et biscornus. Ils se révèlent contre-productif dans la mesure où, à terme, ils mènent tout droit à la crise. Par exemple, la stabilité des institutions est certes recommandable, mais en Afrique, faute d’Etats dignes de ce nom, c’est l’homme du jour qui fait l’institution. «L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais d’institutions fortes», avait plaidé Barack Obama, le président des Etats-Unis. Son homologue burkinabé Blaise Compaoré lui avait répondu avec un peu trop d’assurance, trois mois avant d’être chassé de son palais: «Il n’y a pas d’institutions fortes s’il n’y a pas d’hommes forts.» Comme si un homme fort n’était pas mortel! Mêmes les tyrans les plus sanguinaires ont laissé la place, de gré ou de force.

Pourtant, les solutions simples ne manquent pas: que les règles soient respectées, et la paix civile pourra prévaloir. Que l’on tienne au contraire les Constitutions pour des chemises à coudre et recoudre en fonction de la taille et de l’ego du président en exercice, et ce sont des pays entiers qui glisseront vers le chaos.

Ce qui est certain, il y a de cela quelques années, les déclarations de M. Ouattara étaient bien différentes. A titre d’exemple, il disait en 2015 dans Le Monde: «Si j’avais pu régler ce que j’avais à faire en un mandat, je n’aurai pas fait un second. Qu’est-ce que cela m’apporte? Rien que de la fatigue. (…) J’aurai 78 ans en 2020, ça ne me vient même pas à l’esprit et même si on me le demandait, je ne le ferai pas. J’avais un cabinet de conseil qui me rapportait beaucoup d’argent, que j’ai dissous pour ne pas avoir de conflit d’intérêt. Je voudrais reprendre cette activité et je peux vous dire que je n’exclus pas de ne pas finir mon deuxième mandat».

Pourquoi alors aujourd’hui le président ne ferme pas la porte à l’éventualité d’une troisième candidature? Pour lui, «en politique, on ne dit jamais non», avait-il déclaré à France 24 en 2017. En outre, les fragilités de la Côte d’Ivoire ont été palpables suite aux mutineries d’anciens rebelles intégrés dans l’armée et les grèves des fonctionnaires. Les tensions entre les membres du Rassemblement des républicains (RDR) et ses alliés du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), la découverte d’une cache d’armes chez le directeur de cabinet de Guillaume Soro sont autant de turbulences qui ont dû faire changer d’avis le président.

Mais ces arguments ne suffisent pas à créer un climat politique orageux en Côte d’Ivoire qui a déjà connu une crise postélectorale meurtrière. Au contraire, les événements de 2014 au Burkina devraient dissuader ADO. Il devrait se souvenir des dérives engendrées par la longévité au pouvoir qui ont achevé de convaincre les démocrates de la nécessité de limiter les mandats quelles que soient les difficultés ou d’instaurer un mandat unique pour le président de la république en Afrique.

La limitation de mandats offre en effet à de nouveaux talents, à de nouveaux leaders d’accéder aux affaires. Elle permet à la politique de s’identifier plus à une mission de service public qu’à une carrière.

A l’heure de la célébration de la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels, il faut éviter les vieux démons de refaire surface. Les insinuations d’Alassane Ouattara sur la possibilité d’un troisième mandat sont donc comme des injures faites aux Ivoiriens et à tous les Africains démocrates. Non à la folie du pouvoir d’où qu’elle vienne. A ce titre, même Roch Marc Christian Kaboré est prévenu. Qu’il ne lui vienne pas à l’idée, après l’adoption de la Constitution de la Vème république, de penser qu’il a encore deux mandats devant lui. «Rien ne sera plus comme avant». C’est clair et net!

Même Nkurunziza s’est résolu à ne plus se présenter en 2020…

Théophile MONE

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