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Cicatrices ethniques: de la carte d’identité aux parures artistiques plaquées à la peau

Au fil des temps, la fonction première des cicatrices et scarifications ethniques a connu une certaine mutation; elles sont en voie de disparition. Véritables cartes d’identité communes au front, autour du visage, à la joue, sous le menton, sous les paupières, etc., les inscriptions laissées sur le visage font place, de nos jours, à des décorations et tatouages individualisés qu’on exhibe avec fierté. Chez les Bobo, les Mossé, les Gurunsi, les Bisa, les Samo, les cicatrices raciales avaient un sens initiatique, identitaire et thérapeutique. Aujourd’hui, les temps ont changé. Les cicatrices ethniques ne parlent plus comme avant ou ont simplement muté.

Cicatrice raciale de Bobolais (Burkina Faso). Elle est une sorte de carte d’identité

La scarification au Burkina Faso est un signe distinctif. Une donnée ethnoculturelle dont les modèles, les signes et les formes varient. Dans le temps, la scarification était un produit visuel de distinction et d’appartenance. Elle était aussi un outil de communication au sein des communautés qui les utilisaient. Aujourd’hui, elle a disparu peu à peu des visages. Les jeunes ne portent plus de cicatrices, même si chez les papys et mamies elles se confondent à d’ordinaires scarifications et aux rides paupières qu’ils arborent encore. Pourtant, La scarification était une carte identité. Appliquées sur le dos, le ventre et le plus apparemment sur le visage, les cicatrices définissent l’appartenance ethnique. La scarification est le symbole de la culture locale, une marque de l’appartenance tribale.

Elles concernaient autant les hommes que les femmes

Acte de naissance sur papier coriace

Carte d’identité culturelle, la scarification était accordée dès le bas-âge, l’âge où il était bon de donner au nouveau-né, un acte de naissance. De deux semaines à six mois de la naissance, l’enfant bien portant est amené auprès d’une vieille femme qui, le plus souvent à l’aide d’un instrument traditionnel effilé, aiguille en bois, lame ou couteau, apposait sur le corps de l’enfant le type de scarification requis.

Chez les Mossé, malgré l’usage de la même langue (le mooré), il y a beaucoup de sous-groupes: les Nakomsé, les Sukomsé, les Nionionsé, les Yarsé, etc. Et chaque sous-groupe a une espèce d’identité ou de sous-identité qui s’exprime sur le visage à travers les cicatrices. Elles se voient à travers deux séries symétriques sur chaque côté du visage. Les princes avaient le droit de porter sur le côté droit, une cicatrice allant de la partie médiane du nez jusqu’au dessous du menton. C’est le «bisemdi» que les femmes nobles portaient sur le côté gauche du visage. Chez certains sous-groupes, on trouve, en plus de trois cicatrices verticales, un «bisemdi» sur chaque joue. Les trois cicatrices peuvent être barrées horizontalement par 3 autres: c’est le «marendé».

Chez les Sissala (sous-groupe gurunsi) dans la Sissili, les cicatrices ethniques ne sont pas généralisées. Mais dans certains cas, on en trouve sur le visage. Ainsi, le signe (+) sur le joue gauche indique qu’on est en présence d’un jumeau. On peut citer autant d’exemples chez bien d’ethnies du Burkina Faso.

Des scarifications qui sortent de l’ordinaire

Il faut noter que les parents facilitaient la guérison rapide des plaies avec des décoctions.

Avec le temps, la pratique a souffert de certaines considérations. Déjà, les scarifications ont pris le nom de balafres et ont servi par la suite de signes de classification des esclaves.

Ainsi, le mot balafre deviendra petit-à-petit un phénomène de stigmatisation du colonisateur sur une tradition colonisée.

Avec l’arrivée des missionnaires, la pratique de la scarification va subir un coup de frein.

En Afrique chaque peuple à les siennes

Sens initiatique et de soins

Les scarifications avaient un sens initiatique. Elles représentaient alors un animal, un insecte, une figure géométrique, un symbole… et constituaient également un signe d’adhésion à quelque chose, un signe d’appartenance à quelque société sécrète. Il existait certaines initiations au cours desquelles on procède à des scarifications. Ce sens est mystique et religieux, il est difficile de le percer tant qu’on n’est pas un initié. Car il y a souvent là un secret que tout initié jure de ne jamais révéler.

Enfin, les scarifications entraient aussi dans les soins médicaux. Chez les Sissala, par exemple, on trouve parfois des cicatrices grossières sur le visage, sur les bras, sur les épaules et sur tout le corps de certaines personnes. Ce sont des scarifications faites à la suite de soins contre la lèpre. On en fait sur le tronc pour soigner la pneumonie.

Presque partout au Burkina Faso, on fait des scarifications pour soigner des maux de nombril, les maux d’yeux, le goitre, etc. On scarifie la zone atteinte avec un bistouri (barga en mooré) pour y appliquer le médicament.

L’art de dessiner les cicatrices n’est réservé ni à une caste donnée, ni à un sexe. Le spécialiste est celui-là même qui, au cours de sa vie, en a acquis une bonne expérience. Mais généralement, les hommes prennent en main les hommes, les femmes s’occupent des femmes. Pudeur oblige.

Commme ici le président nigérian Sani Abacha

Pratique universelle

La plupart des ethnies du Burkina Faso dont les Mosé, les Gurmantcé, les Goin, les Turka, les Gurunsi, les Samo, les Bisa… ont des scarifications. Tantôt identitaires tantôt esthétiques. Chez les Dagara, par exemple, les scarifications sont pratiquées à des fins thérapeutiques, autour du nombril, sur la poitrine ou sur la joue. Tous ceux qui portent les noms Der (pour les garçons) et Youara (pour les filles) sont marqués d’une scarification sur la joue censée décourager la mort. Chez les Peuls, par contre, la scarification est avant tout esthétique.

Les cicatrices dites raciales existent aussi dans de nombreux pays d’Afrique. Sani Abacha du Nigéria, Daouda Malam Wanké du Niger, pour ne citer que ces illustres disparus, portaient des balafres bien visibles.

Au Bénin et au Togo, notamment dans le Vaudou, certaines marques cutanées, certes superficielles, sont appliquées sur le corps des filles possédées.

Aussi, lors de certaines cérémonies de l’ethnie baoulé en République de Côte d’Ivoire, des signes sont faits sur quelques parties du corps avec de la poudre colorée ou de kaolin, sans doute pour représenter des scarifications anciennes.

Ou encore le commandant Daouda Bala Wanké du Niger

Au-delà de l’Afrique actuelle, la scarification est aussi présente chez les peuples d’Australie et de la Nouvelle-Guinée, connus sous l’appellation d’aborigènes.

En suivant un peu les civilisations égyptienne, babylonienne, ou mésopotamienne et d’autres traditions, on s’aperçoit qu’il est difficile de situer l’origine historique et géographique de la scarification. En plus d’être un symbole d’une culture locale, la scarification sanctionne aussi le changement d’état ou d’ordre social dans une communauté donnée.

Aussi, constatons-nous des marques sur les corps des femmes et hommes du pays aux mille rites, connu pour sa richesse spirituelle, l’Inde.

Dans certaines tribus éthiopiennes, la scarification se fait à coups de bâton ou à coups de fouet avec lesquels les jeunes adultes se flagellent pour connaître le plus vigoureux. Cela n’est pas un rituel en ce sens qu’ils ne veulent pas verser du sang, mais les traces doivent rester sur le corps, signe de la fierté.

Au fil des ans, les signes évoluent et les pratiques culturelles voyagent. Le constat est qu’elles se meurent de jour en jour et les fonctions que jouaient ces signes ne sont plus les mêmes. Pire, les sociétés africaines se sont, au fur et à mesure, confondues à celles occidentales, œuvrant du même coup à la restriction des traditions et la scarification s’est effacée au détriment d’une nouvelle forme, le tatouage. Du coup, les marques corporelles n’ont plus le même sens.

Théophile MONE

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