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Coopération sino-africaine: à ne pas diaboliser ni idéaliser

Le président Roch Marc Christian Kaboré est à Pékin avec une forte délégation

L’actualité est dominée par le sommet Chine-Afrique. Une rencontre de haut niveau à laquelle le Burkina participe pour la première fois avec une forte délégation. Mais le nouveau dynamisme de la coopération sino-africaine suscite des réactions contrastées sinon, divergentes. Sincère ou vicieuse? Mirage ou miracle? Certains analystes y voient un créneau favorable pour le développement de l’Afrique. D’autres mettent en avant ses multiples insuffisances ou faiblesses pour conclure qu’elle est purement préjudiciable. Au-delà des clichés et idées préconçues, analysons ici les avantages, les inconvénients, les opportunités et les limites de la coopération sino-africaine.

La délégation burkinabè au sommet sino-africain

La faiblesse de l’Afrique sur la scène internationale tient à son sous-développement et partant, à la faiblesse de son économie. Le constat est amer et désolant, mais la vérité est qu’après plus d’un demi-siècle d’indépendance, les pays africains se contentent encore d’une économie de rente exclusivement tournée vers l’exportation des matières qui n’ont subi aucune transformation, donc qui sont sans réelle valeur ajoutée. Or, aucune économie ne s’est véritablement développée sans la production et l’exportation. L’Afrique a donc intérêt à s’appuyer sur sa coopération avec la Chine pour relancer son processus de développement. Comme l’a si bien écrit l’experte en communication stratégique de nationalité sénégalaise, Axelle Kabou, «la force des nations et des empires vient de la combinaison des créations endogènes et exogènes». Il n’y a pas de société ayant érigé sa puissance rien qu’à partir de son génie intrinsèque. Mais pour que la coopération sino-africaine ne soit une relation dirigée unilatéralement par Pékin, il revient aux Africains de jouer leur partition pour représenter autre chose que de simples pays à piller.

La Chine et le Burkina Faso ont convenu d’ouvrir un nouveau chapitre de leur coopération amicale et bilatérale

En attendant, beaucoup d’Africains et surtout nos dirigeants ont une haute considération pour la Chine, d’abord parce que sa croissance et son développement séduisent, ensuite, parce que la coopération sino-africaine a, dans une certaine mesure, un effet positif sur la croissance de l’Afrique.

La Chine demeure une nation énigmatique. Elle avait toujours séduit les autres peuples par son gigantisme et par la singularité de sa culture. Aujourd’hui, c’est par son développement industriel et sa croissance économique exceptionnels qui donnent le tournis aux analystes, qu’elle fait des émules.

Les présidents Muhammadu Buhari et Xi Jinping

Pays sous-développé il y a quelques décennies (comme la majorité des pays d’Afrique), la Chine a réussi le pari de se hisser au rang des grandes puissances économiques et industrielles de ce monde alors qu’il y a à peine 30 ans, on y mourrait encore de faim. Avec un excédent commercial dépassant les 200 milliards de dollars, un PIB à deux chiffres (10,5 en moyenne), la Chine émerveille et provoque l’admiration des peuples d’Afrique et de leurs dirigeants. Pour Adama Gaye, «le réveil de la Chine est un phénomène unique dans l’histoire mondiale par son ampleur.» De tous points de vue, l’émergence de la puissance économique de la Chine est extraordinaire. Ce serait une impardonnable erreur que de ne pas chercher à s’agripper à cette puissante locomotive économique. Mêmes les grandes puissances se montrent courtoises et très attentionnées vis-à-vis de la Chine.

Il n’est donc pas surprenant que les leaders africains, qui cherchent encore les voies pour le développement de leurs pays, aient leurs regards tournés vers l’Empire du Milieu, surtout que les recettes «imposées» jusque-là par l’Occident n’ont pas conduit au décollage économique du continent. L’ex-président zimbabwéen, Robert Mugabe, dans une métaphore saisissante, disait que «le soleil se couche à l’Ouest et se lève à l’Est». Une position partagée par d’autres leaders africains.

Coopération jugée plus sincère et plus équitable

D’une part, les Chinois ne font pas trop de promesses et tiennent pratiquement celles qu’ils font.

D’autre part, le coût de gestion administrative des projets financés par la Chine est bas, contrairement à ceux financés par les partenaires traditionnels de l’Afrique. Enfin, la chine, attachée au principe de l’égalité en droit des Etats et au respect de la souveraineté, ne passe pas par des moyens pernicieux (menace de suspension d’aide, de déstabilisation de régimes, des pressions diverses) pour obtenir des marchés. La Chine ne pose pas de conditions à son aide en termes de politiques et d’orientations économiques. Sa politique de coopération se fonde sur la «non-ingérence» dans les affaires intérieures des pays africains. Elle discute sur un pied d’égalité avec ses partenaires. Elle ne cache pas ses ambitions à ses partenaires. En prônant une coopération équitable qui procure à chacun des avantages réciproques, la Chine conquiert des cœurs en Afrique et nombre d’Africains pensent que cette coopération est susceptible de tirer l’économie africaine vers le haut.

Du point de vue du développement strictement économique, la présence de la Chine en Afrique est donc avantageuse pour cette dernière sous plusieurs aspects. Par exemple, la demande chinoise dope les prix des matières premières, ce qui améliore les termes de l’échange et les recettes d’exportation des pays africains, et les nouvelles relations sino-africaines contribuent à réintroduire l’Afrique dans les flux internationaux du commerce formel, dont elle s’est trouvé à l’écart plusieurs décennies durant.

La plupart des dirigeants africains…

Des inconvénients

Les relations de l’Afrique avec la Chine sont des relations de coopération et dans une coopération, chacune des parties vise ses intérêts. Il est illusoire de croire que le principal objectif de la Chine est de développer l’Afrique.

Il faut noter par ailleurs qu’avec la pratique du dumping commercial et le coût de production très bas, les produits chinois sont plus compétitifs. Du coup, c’est la jeune industrie africaine qui en fait les frais.

D’autre part, la coopération de l’Afrique avec la Chine n’induit pas un transfert de technologie en sa faveur. D’abord, il y a des barrières culturelles et surtout linguistiques. Il existe en effet de profondes disparités entre la culture chinoise et la culture africaine. Cette disparité culturelle se caractérise surtout par le langage. Aucun transfert de technologie ne peut se faire sans communication. Il faut aussi relever que la langue chinoise est difficile à assimiler, étant donné qu’elle n’utilise pas les mêmes caractères graphologiques que les peuples africains.

Il manque également une réelle volonté de la part des Chinois d’assumer un transfert de technologie en faveur des Africains. En effet, que ce soit dans le domaine des travaux de génie civil ou informatique ou encore de l’électronique, les sociétés chinoises font toujours venir de Chine des ingénieurs pour exécuter les tâches qui demandent une grande technicité.

Enfin, sur le plan social, politique et environnemental, l’intrusion de la Chine en Afrique pose des problèmes. En effet, les droits sociaux des travailleurs africains employés par les entreprises chinoises sont régulièrement bafoués (sous-payés, non reconnaissance des syndicats, etc.). Et les entreprises chinoises ne font preuve que de très peu de responsabilité sociale. L’emploi d’une main-d’œuvre chinoise pose également problème, car ce faisant, la Chine ignore le renforcement des capacités locales.

…apprécient la coopération sino-africaine

Si la préoccupation des Chinois pour les normes sociales sont faibles, il en va de même pour les normes environnementales qui sont systématiquement négligées dans la quête des ressources naturelles et la mise en œuvre des projets d’infrastructures (routes, ponts, voies ferrées, barrages, etc.).

Difficile en outre d’oublier que les Chinois ont dans leur nature l’art de cacher et de garder jalousement leurs secrets et surtout leur savoir-faire. Or, cette pratique non seulement contredit les discours des dirigeants chinois prônant un partenariat sincère, mais aussi nuit à l’Afrique qui, en réalité, ne tire pas profit de la suprématie technologique de sa partenaire.

En définitive, la politique africaine de la Chine ne doit être ni diabolisée ni idéalisée. La réponse doit être teintée de nombreuses nuances. Sous certains aspects, cette politique est préférable aux politiques européennes en matière de coopération avec l’Afrique, sous d’autres, elle est pire.

Si certains en Afrique, à l’instar du président sud-africain Mbeki, dénoncent le néocolonialisme chinois et estime que la Chine dispose d’un agenda caché pour le continent, beaucoup pensent, au contraire, que les relations avec la Chine sont plus avantageuses qu’avec l’Occident: l’Afrique cesse d’être le pré carré des Occidentaux. La présence de la Chine en Afrique fait naître entre partenaires du développement une concurrence salutaire. D’aucuns soulignent par ailleurs que l’aide de la Chine est plus complémentaire que concurrentielle. Sur le plan symbolique aussi le regard africain est positif dans le sens où les Chinois se caractérisent le plus souvent par l’absence de préjugés par rapport aux Occidentaux.

Les Échos du Faso

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