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La ‘’moins-disance’’ qui dit plus: elle appauvrit et endette

Lorsque vous vous promenez dans le Burkina des villes et des campagnes, il y a un fait qui est constant au niveau des infrastructures publiques (préfectures, écoles, dispensaires, hôpitaux, logements, etc.). Vous allez remarquer qu’à côté de bâtiments vieillis mais toujours debout, vous avez des réalisations récentes mais en état de décrépitude avancée. Le premier lot d’infrastructures est un héritage de la colonisation et des premières années de l’indépendance. Le deuxième lot est constitué de tout ce qui a été réalisé après la révolution démocratique et populaire.

Des cratères de ce genre existent sur les routes dans la ville de Ouagadougou dans l’impunité totale!

Sous l’ère coloniale et aux premières années de l’indépendance, les ouvrages étaient scrupuleusement réalisés selon le cahier de charges, d’après ce qui a été décrit dans le dossier d’appel d’offres. Même sous la 3ème république du Général Sangoulé Lamizana où «il y avait à manger et à boire» pour tout le monde, il ne traversait pas l’esprit d’un entrepreneur de bâcler des travaux. Ça été ainsi jusqu’à l’assassinat de Thomas Sankara le 15 octobre 1987.

Mais depuis le long règne de Blaise Compaoré, nous avons accumulé un gâchis. Car à son arrivée au pouvoir, le clientélisme, le népotisme, l’affairisme, la corruption, le trafic d’influence, les malversations, bref tous les maux qui font la mauvaise gouvernance sont apparus.

Avec l’avènement des Programmes d’ajustement structurel (PAS) avec leurs lots de licenciés, compressés, déflattés et chômeurs, une nouvelle race d’entrepreneurs est venue s’ajouter à l’embryon de la maffia naissante dans le cercle du pouvoir. On a créé de toutes pièces des entrepreneurs tout-puissants et intouchables. Des énergumènes qui se baladaient avec tout leur bureau dans un sac ont été promus ‘’bâtisseurs’’ dans ce pays. Sans qualification, ils étaient pourtant les attributaires des marchés. Tout cela grâce à la corruption et aux pots-de-vin qu’ils versaient à ceux qui leur offraient les marchés. On a commencé à 10% du montant des marchés…

Alors, lorsqu’ils ont déduit les rétrocommissions ou pots-de-vin, lorsqu’ils se sont offerts le premier véhicule ‘’aurevoir-la-France’’ et pris une ‘’gounda’’ en premières ou secondes noces, lorsqu’ils auront débusqué le tâcheron sous-traitant et loué le matériel strictement nécessaire au chantier, ils peuvent enfin envisager de réaliser le contrat. Sur place, dans la ville ou la contrée où doit être implanté l’ouvrage, chaque soirée est rythmée par les «3 B» de Bado. En fin de compte, dans le meilleur des cas, lorsqu’ils n’ont pas laissé des infrastructures qui peuvent à peine résister à la rosée, ils abandonnent le chantier. Et la roue continue de tourner.

Car, au lieu de leur mettre le grappin au collet pour les envoyer méditer dans le noir d’un fond de cellule de prison, ils seront attributaires d’un et d’autres marchés qu’ils réaliseront de la pire des manières tout en se construisant une aisance financière. Car la corruption s’est muée en prime à l’impunité. Après les quelques salles de classes des écoles primaires ou de centres de santé, voici les nouveaux riches, les délinquants en col blanc devenus grands entrepreneurs construisant des immeubles. Voici comment nous sommes arrivés à cette situation d’infrastructures mal réalisées dans une totale impunité.

La réfection du pont sur le Nazinon a fait l’objet de plusieurs marchés. Et pourtant, voici l’état dans lequel il est.

En plus de l’autorité, les bureaux de contrôle, chargés de suivre l’exécution à la lettre des marchés, sont complices des entreprises défaillantes.,A ce qu’il se dit, la Côte d’Ivoire est parvenue à contourner la mauvaise exécution des marchés à travers la surfacturation. C’est-à-dire que pour une infrastructure d’un milliard de francs, on la porte à un milliard deux cent millions. Les deux cent millions supplémentaires vont être répartis dans la chaîne des pots-de-vin et autres. Au moins, on a une infrastructure de qualité mais le problème de la corruption demeure. Le Burkina devrait-il suivre la même trajectoire?

Au sein mêmes des administrations chargées d’analyser les dossiers d’appel offres, les agents savent que les prix proposés sont irréalistes, mais ils ferment les yeux et attribuent les marchés à des entreprises moins-disantes. Non, il faut arrêter!

Nos pays pauvres ne devraient pas se permettre le luxe du moins-disant. Oui, c’est un luxe! Car un pays pauvre devrait invertir dans la qualité, le solide, le durable. Il paie plus cher mais pour longtemps sinon toujours.

Ici, on tente de colmater des brèches

Un fournisseur me disait l’autre jour qu’il a participé à un marché et, après avoir échoué et vu ce que les gagnants ont proposé, il est tombé des nues. «À ce coût-là, je pouvais même proposer la moitié. C’est du matériel asiatique qui ne tiendra pas longtemps. Alors que moi, j’avais proposé du matériel aux normes européennes!».

Le constat aujourd’hui dans la passation des marchés est que l’administration publique y a sa main. Elle hérite du système qui a longtemps régi le domaine. Si bien qu’il est difficile de sanctionner les fautifs. C’est là où les structures de contrôle de la gestion des deniers publics doivent intervenir pour faire les audits afin que la justice puisse se saisir des cas présumés de corruption ou de malversations.

Mais là, il faut simplement une volonté politique.

Lougouvinzourim

3 commentaires

  1. Parfaitement juste, le moins-disant financier est une absurdité, qui au lieu d’encourager la concurrence revient à la contourner. Mais il faut ajouter que, du fait même de ceux qui rédigent les appels d’offres, on se heurte aujourd’hui à un moins-disant technologique. Par ignorance, par négligence ou par complicité, soit on n’exige pas la technologie la plus développée, soit on omet des spécifications qui laissent la place à des technologies dépassées.
    Ainsi dans l’appel d’offres concernant le remplacement des lampes ordinaires par 1,5 million de lampes à LED, si on ne précise pas, pour les réglettes à néon, qu’il est nécessaire de procéder à un branchement direct (sans passer par le transformateur), la consommation de ladite lampe à LED sera supérieure au mieux de 15 %, au pire équivalente à l’ancienne lampe…
    Ce moins-disant technologique cache un moins-disant financier qui tous deux aboutissent à un résultat que tout le monde pourra constater : les économies d’énergie attendues ne seront pas au rendez-vous, ni pour les ménages, ni pour la puissance publique.
    Il est temps que les appels d’offres soient non seulement rédigés par des gens compétents, mais surtout contrôlés avant publication par des sortes d'”avocats du diable” chargés de pointer toutes les incohérences et tous les oublis.

    Muriel Berg
    Conseil stratégique, marketing, design global

    • Très juste! Seulement, ceux qui sont concernés et qui vous lisent en rigolent. Pour la simple et unique raison que personne ne les ébranlera, même pas le Premier ministre qui semble vouloir aller au charbon. Remarquez aussi que cela nous a été importé. Avec cela, ”ils” veulent qu’on leur confie totalement les rênes du pouvoir. Ce n’est pas comme ça, ce pays appartient à tout le monde. Nous ne pouvons l’abandonner aux mains de magnifiques ignorants et voleurs qui veulent continuer à faire décliner notre honneur et nos petites richesses. A bon entendeur…

      • Vous avez raison, devant le phénomène de la corruption dans les marchés publics, ll convient moins de faire de grandes déclarations, comme nombre d’hommes politiques ou d’organisations internationales, que de mener la vie dure en particulier aux corrompus, et ce non pas lorsque le mal est fait, mais avant qu’il ne soit consommé. Pour anticiper la corruption, il faut avant tout être sur le terrain même où se joue ce jeu nuisible.
        Les appels d’offres étant en général rédigés pour répondre à des ententes occultes entre les commanditaires publics et certains membres du monde des affaires, il faut que la société civile, en particulier des OSC comme le REN-LAC, décortique dès parution chaque appel d’offres, avec l’appui d’experts et de ce que je nomme des “avocats du diable”. L’objectif est de rechercher toutes les incohérences, les erreurs, les imprécisions ou les oublis qui vont permettre de qualifier le soumissionnaire pressenti avec une offre moins-disante technologiquement et financièrement. Autrement dit, tout appel d’offres doit être soumis au préalable à un audit de qualification totalement indépendant des services rédacteurs, audit instruit exclusivement à charge.
        Il faut ensuite rendre publics les résultats de cet audit, en interpellant non seulement le service de l’État responsable de la rédaction, mais aussi les bailleurs de fonds du projet concerné et bien sûr l’opinion publique. Presque certain que lesdits services de l’État, ou du moins leurs tutelles politiques, seront rapidement ébranlés par ces critiques tellement documentées qu’elles pointent publiquement au mieux leur incompétence, au pire leur duplicité.
        De même, il faut qu’un certain nombre de clauses du cahier des charges techniques soient d’office disqualificatives sans qu’aucune autorité ne puisse revenir sur la disqualification de l’offre concernée ou l’occulter. Là encore, les OSC peuvent se saisir des résultats publiés par la commission d’attribution et chercher à déceler les vices autant dans la notation que dans les appréciations, souvent tellement incohérentes que la désignation de l’attributaire relève d’avantage de l’arbitraire. Cette intervention extérieure et neutre devrait éviter qu’un certain nombre de recours soient étouffés dans l’œuf, soit par pression, soit par entente entre l’attributaire et les soumissionnaires lésés. Ce qui suppose que la saisine des organes administratifs et judiciaires de contrôle soit ouverte aux associations de la lutte contre la fraude et la corruption, en particulier le REN-LAC, comme c’est le cas dans le cadre de la lutte contre le blanchiment.
        Enfin, lorsque l’attributaire a été régulièrement désigné, il faut également soumettre à un audit technique les échantillons prévus à l’appel d’offres, lequel doit nécessairement fixer les méthodes et les protocoles d’analyse, là encore sous le contrôle d’experts et d'”avocats du diable”. Il est entendu que la disqualification du soumissionnaire à cet audit technique entraîne la disqualification de celui-ci à l’appel d’offres en son entier, avec interdiction de participer à tout nouvel appel d’offres dans un délai de 3 ans au minimum. Si le soumissionnaire est convaincu de mauvaise foi ou de manœuvres graves, la caution de garantie accompagnant son offre est systématiquement appelée au bénéfice du Trésor public à titre de dommages et intérêts.
        Au départ, il y a un risque d’allonger un peu le délai de soumission, mais il est certain que tout ce monde trouble se sentant aiguillonné, l’État en particulier sera contraint de produire des appels d’offres de moins en moins contestables. De même, parmi les soumissionnaires, ceux qui ne seront pas en mesure de répondre techniquement au cahier des charges seront peu à peu écartés au profit de soumissionnaires plus compétents et plus honnêtes. Enfin, le temps perdu au niveau de la soumission sera le plus souvent rattrapé au niveau de l’exécution, sans même parler de l’augmentation de la qualité des produits et des services livrés aux populations.
        Je pense résolument que si l’on définit une stratégie de lutte contre la fraude et la corruption appuyée sur des moyens opérationnels faisant appel aux capacités conjointes de la société civile et du monde des affaires — sous la forme de cabinets d’audit rémunérés pour décortiquer les appels d’offres —, il est possible de rendre beaucoup plus compliquée la perversion des marchés publics, qui aujourd’hui est quasiment un jeu d’enfant. Si la corruption des marchés publics représente un préjudice si grand pour les finances publiques d’un État, pourquoi tarde-t-on tant à faire de la lutte contre la fraude et la corruption une activité économique à part entière, en permettant à des sociétés privées de réunir les compétences, l’expérience et les méthodes pour en démonter les mécanismes, et ce faisant dégager un profit privé, sous la forme de commissions ou d’honoraires rétribuant ce travail d’audit, et un profit public du fait des sommes économisées ou rendues par ce biais à l’État, et in fine à la population toute entière ?

        Muriel Berg
        Conseil stratégique, marketing, design global

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