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Du journalisme de magistère au journalisme de phalanstère

Nous vous proposons cet article publié par Pierre Gandonnière dans L’Ecologie des médias. Il est d’un intérêt certain pour les journalistes de notre époque.

EN FACE DU MIROIRE“Tous journalistes!” La grande prophétie de la fin des années 2000 ne s’est pas réalisée. Pour autant l’époque du journalisme de magistère, celui où les médias régnaient en maître, où le lecteur lisait, l’auditeur écoutait et le téléspectateur s’en tenait à l’injonction de TF1 “Bouge pas !”, cette époque est terminée. Il est temps de jeter ce vieux bébé avec l’eau du bain. Et de passer à autre chose: le journalisme d’aujourd’hui et de demain.
Mais qu’est-ce que le journalisme de magistère?
C’est celui qui parle du haut de sa chaire, qui se prend pour un quatrième pouvoir, qui prétend dire “tout ce qu’il faut savoir” sur l’actualité du monde, le traité transatlantique et les oscillations bipolaires de l’euro. Il se repose sur trois piliers qui s’effritent:
1. Une forte présence d’éditorialistes qui décapsulent à la demande à propos de n’importe quoi sur n’importe quel média. Bref qui passent leur temps à nous expliquer des choses qu’on peut très bien comprendre sans eux.
2. Une propension à vouloir dicter aux gens ce qu’ils doivent faire: il faut voter OUI; ce qu’ils doivent penser: le FN, c’est pas bien; ce qu’ils doivent lire, écouter, aimer, encenser, détester.
3. Une maîtrise de “l’agenda setting”, celle qui fait que le média décide à la place de son client de ce qui doit l’intéresser choisit les sujets et l’importance qu’on leur donnera. Ce formidable système qui devrait aboutir à une grande diversité d’approche et qui au contraire tend vers l’uniformisation. Les grands médias braquent les projecteurs tous au même endroit et laissent dans l’ombre tout le reste du monde.
C’est fini, les journaux n’ont plus la maîtrise de l’agenda setting. Ils courent derrière les réseaux sociaux. Il s’effondre, ce journalisme de magistère. C’est lui qui est essentiellement remis en cause par les critiques féroces et souvent injustes dont s’abreuvent les réseaux sociaux. Il ne s’en relèvera pas. Une fois qu’on aura bien pleuré sur le temps qui passe on découvrira peut-être qu’un autre journalisme est né. Et que les règles du jeu ont changé.
Il est descendu de son piédestal. Il accepte de parler avec les gens, de les écouter, de de travailler AVEC eux, de répondre à leurs questions, de prendre en compte leurs besoins d’information.
Il s’explique. On ne fait plus la cuisine dans des arrière-boutiques. Pour gagner et conserver la confiance de l’audience il faut pouvoir montrer comment l’information est construite, ouvrir portes et fenêtres.
Il partager la culture journalistique avec son public, l’aide à distinguer la bonne information de la mauvaise. Fournit des sources (quand elles ne sont pas confidentielles), propose des compléments, des ressources documentaires.
Il a renouvelé ses genres. Il sait passer d’un média à l’autre et construire des scénarisations différentes selon qu’il est sur le web, le print, les tablettes, ou en TV, en radio…
Il est branché… sur le terrain. Il a abandonné l’activité de régurgitation de dépêches aux réseaux sociaux. Il se concentre sur sa mission première: raconter ce qu’il voit et ce qu’il comprend du monde.
Mais alors, pourquoi “de phalanstère”? D’abord parce que ça rime avec magistère. Mais surtout, parce que ça introduit l’idée que le journalisme est un des métiers au service de la communauté, il ne vit pas dans un ailleurs, il n’y a pas de “monde des médias”. Il y a le monde. Les mondes.
Publié par Pierre de Gandonnière

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