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Les élections en Afrique: imparfaites ou dysfonctionnelles?

Le «discours de la Baule» a donné un nouveau souffle au mouvement démocratique en Afrique noire. Ainsi, la vague de transitions démocratiques du début des années 1990 a marqué le retour du multipartisme et du principe des élections libres et démocratiques. L’organisation des élections libres et transparentes a d’ailleurs replacé la question du vote au centre de la politique africaine.

Aujourd’hui, la mise en place d’éléments normatifs et opératoires a renforcé la crédibilité des élections sur le continent africain. Elles se sont ainsi imposées comme la procédure de désignation légitime des dirigeants politiques, privilégiée à la fois par la majorité des responsables africains et par les institutions régionales. Pourtant, plusieurs scrutins organisés ces dernières années ont été marqués par des violences post-électorales, ainsi que d’importants soupçons de fraudes.

Les récents scrutins organisés au Mali, au Cameroun et en Côte-d’Ivoire en sont des exemples marquants; leur forte médiatisation a pu renforcer l’idée que les élections en Afrique seraient inévitablement dysfonctionnelles et que le continent ne serait en quelque sorte pas suffisamment mûre pour une telle procédure.

Nous nous demanderons ainsi si la généralisation des processus électoraux a contribué à une consolidation de la démocratie ou si ceux-ci n’ont été au contraire qu’une façade permettant le maintien d’élites dont les discours changent mais non les pratiques.

Aujourd’hui, la mise en place d’éléments normatifs et opératoires a renforcé la crédibilité des élections sur le continent africain.

Si, depuis les années 1990, l’enthousiasme pour le répertoire démocratique et électif ne se dément pas, il reste en effet nombre d’États où les pratiques politiques et sociales semblent bien éloignées des standards de l’élection libre et concurrentielle.

En témoigne l’exemple de ces leaders issus de l’ère des partis uniques que la vague démocratique des années 1990 a vaguement fait vaciller mais qui ont vite repris le contrôle et sont toujours au pouvoir aujourd’hui (Denis Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville, Paul Biya au Cameroun, etc.) ou ces dynasties familiales qui voient les rejetons succéder sans coup férir à leur père (les Eyadéma au Togo, les Kabila en République démocratique du Congo, les Bongo au Gabon.

Certes, de nombreuses élections sont également entachées de fraudes importantes de nature à remettre en cause leur crédibilité. Mais les organisations de la société civile et bien d’autres développent progressivement des parades qui permettent de limiter la fraude.

De nombreuses élections sont également entachées de fraudes importantes de nature à remettre en cause leur crédibilité. Des savoir-faire multiples, de plus en plus sophistiqués, sont développés par les opérateurs politiques et leurs «petites mains» pour «orienter» les résultats des scrutins: disposer peu de bureaux de vote dans les zones acquises à l’opposition.

Les missions internationales d’observation des élections, ainsi que les partis d’opposition et les organisations de la société civile, développent progressivement des parades qui permettent de limiter la fraude. Mais les résultats de certaines élections sont toujours sujets à caution

Par ailleurs, la culture politique et les modes de participation du citoyen à l’élection paraissent encore souvent embryonnaires et éloignés de l’idéal démocratique. Les appartenances ethniques, religieuses, régionales semblent parfois déterminer le vote dans certains États. De même, de nombreuses élections sont marquées par des déchaînements de violence politique peu compatibles avec les exigences d’une démocratie fonctionnelle.

En dépit de ces éléments, une lecture négative du fonctionnement des élections en Afrique doit être nuancée. Le continent recèle d’authentiques réussites démocratiques, où des élections indiscutablement transparentes et pacifiques aboutissent de manière régulière à des résultats légitimes et reconnus par la grande majorité des élites politiques et des citoyens.

D’une manière plus générale, on pourrait affirmer que l’essentiel des critiques adressées à la qualité des processus électoraux, et par extension à la démocratie en Afrique, ne se fonde pas sur une description de ce qu’est cette dernière, mais plutôt de ce qu’elle n’est pas, à savoir le modèle de la démocratie électorale occidentale. Acquérir une meilleure compréhension des processus électoraux en Afrique suppose de se départir d’une vision trop ethnocentrée de la norme démocratique, afin d’identifier les logiques de réappropriation à l’œuvre dans la manière de faire du politique sur le continent.

En dépit de ces éléments, une lecture négative du fonctionnement des élections en Afrique doit être nuancée. Le continent recèle d’authentiques réussites démocratiques

Par ailleurs, si l’on considère que les systèmes politiques africains sont en phase d’institutionnalisation, une comparaison avec les trajectoires observées dans les démocraties électorales occidentales peut s’avérer instructive. On oublie trop souvent que les attitudes, les gestes et les référentiels associés à l’exercice du vote sont le résultat d’apprentissages longs. À cet égard, les élections en Afrique témoignent d’un passage à la démocratie électorale dans lequel la structuration des espaces politiques et l’apprentissage des mécanismes du «jeu électoral» se sont déroulés de manière accélérée par rapport aux expériences occidentales du XIXe siècle.

D’un point de vue juridique, les élections sont de plus en plus encadrées afin de garantir leur périodicité, l’égalité et le secret des suffrages. Aussi, un grand nombre d’élections ayant lieu en Afrique sont imparfaites si on les rapporte aux canons occidentaux.

Les mêmes processus sont à l’œuvre aujourd’hui dans de nombreux pays africains. La machinerie électorale se développe. D’un point de vue juridique, les élections sont de plus en plus encadrées afin de garantir leur périodicité, l’égalité et le secret des suffrages. En outre, la généralisation des commissions électorales indépendantes révèle que l’autonomie de la procédure de contrôle est acceptée comme norme. Les acteurs politiques et de la société civile (ONG, mouvements sociaux, églises, etc.) ont aussi appris à maîtriser les codes de la compétition électorale et sont plus aptes qu’hier à traquer les irrégularités et les tentatives de détournement du processus électoral par le pouvoir en place. À ces «garde-fous» internes s’ajoute la pression des acteurs internationaux, via des missions d’observation électorale, qui apparaissent de plus en plus comme les garants de la légitimité des scrutins. Ainsi, dans la plupart des pays africains, il est aujourd’hui bien plus difficile de se jouer des électeurs qu’il y a 20 ans.

Il faut enfin réévaluer la lecture courante des élections en Afrique comme constituant avant toute chose une compétition entre des réseaux clientélistes et/ou ethniques. Les élections s’y jouent aussi sur des programmes politiques, sur des confrontations de projets de société, sur des enjeux sociaux saillants.

Un grand nombre d’élections ayant lieu en Afrique sont imparfaites si on les rapporte aux canons occidentaux. Mais c’est peut-être cela qui pose problème: la tendance de l’observateur occidental à jauger les élections «d’ailleurs» à l’aune d’un étalon démocratique qui n’est qu’un idéal impraticable, même dans nos «vieilles» démocraties.

Théophile MONE

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