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« Eve de ses décombres » d’Ananda Devi: une histoire dure, sombre et tragique

« Eve de ses décombres ». Un titre qui illustre cette bataille permanente entre la beauté de l’espoir et la force de la désillusion. Ce roman, dont l’écriture est subtile et poétique, parle des jeunes de l’Ile Maurice qui survivent comme ils peuvent dans l’enfer de la violence et d’un sentiment de plus en plus fort d’abandon.

Des quatre jeunes personnages, Eve en particulier pense trouver un exutoire en livrant son corps aux mains de tout le monde, en espérant recueillir un peu d’amour ou d’affection, en affirmant, certes illusoirement, réussir à scinder le corps de l’esprit, l’âme de la chair. Mais tout cela n’est que façade et poudre aux yeux. Car le malheur n’abandonne pas si facilement ses proies.

Ananda Devi, une immigrée née à Maurice et qui vit en France, nous propose un récit sombre et grave, dans lequel l’espoir périt par étouffement. «Eve de ses décombres» est un roman engagé qui prend la défense de ces nombreux laissés-pour-compte.

La Mauricienne, Ananda Devi, auteure du roman

L’histoire prend place à Maurice et met en scène quatre adolescents en mal de jeunesse. Vivre est une plaie pour ces jeunes en perdition. Pauvreté, désœuvrement, chômage, tempêtes tropicales: tel est le quotidien d’Ève, 17 ans, qui vend son corps pour s’en sortir, et de ses trois compagnons de galère. Dans ce roman, l’on voit des enfants tristes, des adolescents amoureux, des adultes lâches. C’est un livre où chaque détail scabreux nous est livré, vêtu de poésie. Les métaphores s’enchevêtrent pour nous laisser entrevoir l’enfer de la prostitution. Un enfer si commun, si vrai. Il y a des Ève partout.

A la lecture poignante de ce livre, on ne peut s’empêcher d’y voir en effet l’amitié, l’amour, la poésie. Mais, ils n’empêchent pas la violence aveugle de frapper, de violer, de tuer.

La couverture du roman

Il s’agit bien d’une tragédie contemporaine évoquée par quatre voix, quatre destins, qui se décrivent avec des mots durs et des émotions brutes. Les quatre jeunes personnages, Clélio, Eve, Sad, Savita sont émouvants, et dégagent une aura de pureté au milieu des hideurs des lieux. Les adultes, et en particulier ceux qui représentent l’autorité, et ceux qui ont le devoir d’éduquer, sont sales, comme l’est le professeur qui viole Eve, tous les soirs après les cours, sur les paillasses de la salle de sciences, et dispose d’elle comme d’une souris de laboratoire à disséquer, avec une froide cruauté mêlée, de façon trouble, à un sentiment de culpabilité qui ne fait qu’exacerber son désir d’humilier, d’abîmer, et de détruire… C’est fort, c’est cru, c’est vif. C’est une histoire dure et sombre. Le roman a reçu en 2006 le Prix des Cinq Continents de la Francophonie.

L’auteure n’apporte pas de réponse aux problèmes de misère et de souffrances soulevés, mais livre des pistes de réflexions; ses silences se font bruit et en refermant le livre, on ne peut s’empêcher de mener une réflexion intense sur ces avenirs si noirs et la fin de tous les rêves. Un roman à lire pour se modifier le regard à porter sur une jeunesse de plus en plus démoralisée par l’exclusion sociale et la ghettoïsation.

Théophile MONE

 

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