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Faut-il regretter l’insurrection populaire d’octobre 2014?

Le chômage, la pauvreté, la misère et les conditions de vie précaires expliquent en grande partie la fougue et la hargne des insurgés des 30 et 31 octobre 2014. L’insurrection populaire qui a emporté le régime de Blaise Compaoré avait des causes politique, économique et sociale profondes. La provocation, l’entêtement et l’arrogance des anciens dignitaires du pays étaient des facteurs aggravant du ressentiment de la population. L’examen du projet de loi électorale du 30 octobre 2014 n’a été qu’un évènement ponctuel déclencheur de l’insurrection.

Le peuple souverain voulait résolument tourner la page. Il désirait d’un grand désir remettre en cause l’ordre ancien et mettre à jour un nouvel ordre. A ce titre, l’insurrection populaire est le témoignage vivant de la prise de conscience politique des populations, de leur combativité, de leur esprit de sacrifice pour plus de démocratie, de libertés et de progrès social.

C’est donc avec juste raison que trois ans après, le peuple exigeant veuille voir poindre à l’horizon des changements radicaux et immédiats. Malheureusement il oublie que les 27 ans de règne ont créé et instauré en chacun de nous des réflexes et des mentalités difficiles à changer ipso facto. Sans une certaine patience donc, surtout avec la justice qui semble mal exploiter son indépendance, nous risquons fort bien de nous tromper de jugement ou de sombrer dans le découragement. Dans la vigilance et le travail, nous devons rester patients car le meilleur est sans doute à venir.

Insurrection justifiée

L’insurrection populaire du 30 octobre 2014 est une fierté historique à fêter dans le recueillement

L’insurrection populaire était une nécessité pour le peuple. Il devrait donc en être fier et ne rien regretter de sa bravoure saluée partout dans le monde. En 2014, outre la mauvaise gouvernance, Blaise Compaoré nous avait déclarés la guerre par son entêtement à modifier l’article 37 de la Constitution et à mettre en place le Sénat dans un contexte de vie chère.

Pire, à côté du peuple démuni, vivait une catégorie de personnes relativement aisées et bien connectées qui se plaisaient à narguer les premières. Or l’on savait que leur richesse venait des affaires qui se faisaient le plus souvent avec l’argent mal acquis.

Ces hommes et ces femmes, politiquement bien connectés, champions de la démesure, avaient occupé tout l’espace économique en faisant en sorte qu’aucune affaire fructueuse, aucun projet susceptible de générer des profits intéressants, n’échappe à leur avidité. C’est pourquoi les insurgés s’étaient attaqués à des domiciles et à des unités économiques bien ciblées. Il était question de s’en prendre aux structures appartenant à des politiciens véreux et corrompus qui ont monté des business sur des fonds acquis sur le dos du peuple.

Le régime déchu de Blaise s’était aussi illustré par une gestion violente du pouvoir à travers de nombreux crimes de sang (assassinats en toute impunité de citoyens et citoyennes taxés d’opposants) et de crimes économiques (trafics en tous genres notamment d’armes et de minerais), avec en toile de fond, l’accaparement de secteurs essentiels de l’économie nationale pour son clan et ses alliés.

Sous le règne de Blaise Compaoré la fracture sociale s’était exacerbée et prenait des allures inquiétantes. Il y avait un net clivage entre les riches et les moins nantis tout particulièrement, entre les amis du régime Compaoré et le reste du peuple. La société Burkinabè était ainsi divisée en deux classes antagoniques qui se regardaient en chiens de faïence. Le comportement de ces nouveaux riches était empreint d’une arrogance et d’un mépris déconcertants à l’égard des autres alors que le sentiment général était que leurs richesses n’étaient pas méritées; elles étaient illégales et indues.

La détermination et l’engagement que nous avons eus pendant l’insurrection populaire devraient toujours nous guider pour bâtir un Burkina Nouveau

Qui plus est, le mode de vie exhibitionniste des riches frustrait la majorité du peuple et renforçait les rancœurs. Ils avaient oublié qu’un peuple appauvrit, affamé et frustré finit par se révolter. Et c’est ce qui est arrivé: la colère populaire s’est transformée en une insurrection décisive pour en finir avec l’ère Compaoré, la mal gouvernance, l’impunité des crimes, la corruption généralisée, la gestion mafieuse des ressources économiques du pays. Il n’y a donc pas de raison de regretter aujourd’hui ce noble combat populaire inédit et historique.

Garder espoir dans la vigilance

Certes, l’on a l’impression que les hommes du clan Compaoré chassés par le peuple bénéficient d’une certaine liberté dite provisoire. Toute chose qui agace le peuple, les blessés et les familles des victimes. Mais cette situation est imputable à l’indépendance de la justice qu’à l’exécutif du fait de la séparation des pouvoirs en démocratie. La justice refuse d’être expéditive au risque d’instaurer des mauvais exemples de justice. Pourtant le peuple est convaincu qu’une justice accélérée peut être rendue dans un délai raisonnable. C’est ainsi que notre justice menace d’une certaine façon notre démocratie en jouant avec la patience du peuple insurgé. Dans cette situation, ni l’émotion ni l’incivisme ou la violence ne sont une solution. Seules la patience et la vigilance peuvent permettre d’engranger des victoires.

Quant aux autres maux qui nous habitent comme la corruption et l’incivisme, personne d’autre que nous n’a le pouvoir de les combattre. Il revient à chacun de se regarder dans le miroir et d’adopter des comportements conformes aux exigences de l’insurrection populaire. Ce serait une grave erreur que de prendre les tenants du pouvoir actuel comme nos éducateurs à l’image des pères de famille. A chacun donc de faire sa propre insurrection pour un Burkina nouveau. En attendant, celle du peuple en 2014 ne doit jamais être regrettée, mais célébrée dans l’allégresse et le recueillement.

Théophile MONE

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