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La gratuité des méthodes contraceptives: entre bonne foi et risque d’anesthésie de la morale

Le sexe reste encore tabou en Afrique et au Burkina Faso. Aussi, pour des raisons éthiques, morales et éducatives, aucun parent ne souhaite voir sa fille contracter une grossesse précocement. C’est honteux et déshonorant. Pourtant, aujourd’hui plus qu’hier, la sexualité «active» chez les jeunes gens mineurs est réelle. La faute à l’insuffisance d’informations, d’éducation sexuelle et à un monde devenu village planétaire où l’on a accès à tout et sans délai. Les conséquences de liberté sexuelle sont aujourd’hui dramatiques: des enfants de 11 et 12 ans tombent parfois enceinte même dans le milieu scolaire. Ainsi, les grossesses non désirées ou précoces et les avortements clandestins sont de plus en plus fréquents et donc préoccupants au Burkina Faso. Le problème de la sexualité précoce des adolescents et des jeunes est si sérieux et grave qu’il faille trouver rapidement des solutions idoines et salutaires. Des solutions qui ne créent pas d’autres bombes qui seront difficiles à désamorcer d’ici quelques années. Comment justement y arriver sans anesthésier la morale?

Certes, la forte démographie en Afrique inquiète. Mais si les solutions ne sont pas bien réfléchies, certaines d’entre elles pourraient se transformer en une bombe difficile à désamorcer

La chanson est connue: la démographie est un enjeu économique pour l’Afrique car l’émergence du continent est à ce prix. D’ailleurs, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon les dernières projections des Nations unies, le continent comptera près de 2,4 milliards d’habitants en 2050 contre un milliard aujourd’hui, dont plus de la moitié aura moins de 25 ans. Le débat est même d’actualité puisque le 8 juillet dernier, le président français, Emmanuel Macron, a déclenché la colère de certains africains en déclarant lors du G20 à Hambourg: «Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien». Et puis, dès le 22 juillet, hasard du calendrier ou pas, les parlementaires de la CEDEAO, décidés à faire de la dividende démographique un atout plus qu’un enjeu ont affirmé vouloir limiter à trois le nombre d’enfants par femme afin de faire baisser de moitié d’ici à 2030, le taux de fécondité – de 5,6 enfants à trois par femme – en Afrique. Ils comptent à cet effet, faire adopter des stratégies afin de «faciliter un déclin rapide, volontaire, de la fécondité grâce à l’accès universel à la planification familiale…» Aujourd’hui en effet, la plupart des stratégies prophétisent de maîtriser la bombe démographique par l’utilisation de la contraception qui reste faible (20%) en Afrique.

Le meilleur moyen de contraception n’existe pas. Chacun a ses avantages et ses inconvénients. Seule la responsabilité est durablement payante

La contraception, rappelons-le, désigne l’emploi de moyens visant à empêcher qu’un rapport sexuel entraîne une grossesse. Elle est définie par l’Organisation mondiale de la santé comme étant «l’utilisation d’agents, de dispositifs, de méthodes ou de procédures pour diminuer la probabilité de conception ou l’éviter». La planification familiale, elle, est l’ensemble des moyens qui concourent au contrôle des naissances, dans le but de permettre aux familles de choisir d’avoir un enfant.

Au-delà des couples mariés, les objectifs spécifiques poursuivis sur le continent et au Burkina visent à assurer la gratuité des méthodes contraceptives surtout auprès des jeunes. Une stratégie qui suscite déjà des débats car le problème des grossesses indésirées et des avortements en milieu jeune ne saurait se régler seulement par la mise à disposition gratuite des méthodes contraceptives. Il faudrait en priorité donner une bonne éducation sexuelle aux jeunes par le biais d’informations justes, vraies et objectives. Une responsabilité qui incombe aux parents, à l’Etat et à la société toute entière.

Il ne faut pas se leurrer. Même disponibles partout, les jeunes pourraient ne pas facilement utiliser les contraceptifs à cause des préjugés, des tabous, du regard des autres et par le goût du risque. Il y a également le danger de l’automédication, déjà assez grave dans nos pays, avec toutes les conséquences y relatives.

La gratuité des produits contraceptifs préconisée par le ministère de la Santé du Burkina pour accélérer la transition démographique d’ici à fin 2018 pourrait encourager la plupart des jeunes à banaliser leur sexualité.

La liberté contraceptive sans encadrement et sensibilisation des adolescents et des jeunes pourrait aussi pousser les jeunes à avoir plusieurs partenaires sexuels d’autant plus que socialement, ils craignent plus la grossesse que la maladie. Or le changement intempestif de partenaires chez les jeunes sexuellement actifs dans le contexte du VIH/SIDA et des IST serait un risque de rebond de cette pandémie dans notre pays. Au-delà même des risques encourus sur le plan de la santé, la mise à disposition gratuite des méthodes contraceptives pourrait anesthésier la morale déjà mal en point dans notre société. A exposition zéro, risque zéro. Au nom de ce postulat, pourquoi les autorités choisissent la voie la plus facile mais pas forcément la meilleure en terme de responsabilité et d’impact positif.

L’objectif de 3 enfants par femme d’ici 2030 est noble. Mais comme le problème relève d’une mentalité difficile à changer, il est difficile de fixer des dates fétiches. Les indicateurs doivent donc être smart

Certes, sexe et morale ne font pas bon ménage. Les injonctions à la vertu n’ont jamais protégé les jeunes des infections sexuellement transmissibles (IST) et des grossesses non prévues. Mais l’expérience a montré, par exemple, que la distribution des préservatifs dans la lutte contre le VIH/SIDA n’a pas emmené les jeunes à les utiliser automatiquement. Le nombre de préservatifs distribué n’a jamais été un indicateur pertinent puisqu’il ne donne pas le nombre de préservatifs réellement utilisés lors des rapports sexuels.

En définitive, seules des informations claires et adaptées permettront aux jeunes d’adopter des comportements responsables et durables face aux grossesses indésirées.

Certes, les conséquences des grossesses précoces et des avortements sont telles (Risques pour la santé, déscolarisation, marginalisation…) qu’il faille agir urgemment et vigoureusement. Mais il ne faudrait pas vouloir combattre un mal en créant un autre. Il ne faudrait pas vouloir désamorcer une bombe en faisant exploser bien d’autres plus destructrices. D’où la nécessité de s’attaquer aux vraies causes des grossesses précoces: le manque d’information et d’éducation sexuelle, les mariages forcés et précoces, les tabous liés à la culture, etc.

Plus qu’une distribution de produits contraceptifs, il s’agit de mener des actions de sensibilisation auprès des parents et des autorités locales afin de les informer des conséquences du mariage forcé et précoce et des risques d’une grossesse précoce, de mener des actions de sensibilisation auprès des enfants et des jeunes pour les éduquer à la santé sexuelle et reproductive, aux moyens de contraception, s’il le faut, de prendre en charge les filles en difficultés et de renforcer les services de santé maternelle et infantile.

Il faut se convaincre que les voies de facilités et les raccourcis ne portent pas de bons fruits. C’est pourquoi l’adage populaire dit que «quand c’est dur, ce sont les durs qui passent».

Théophile MONE

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