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Idrissa Ouédraogo: «J’ai envie de faire un grand film sur la pénétration coloniale»

Idrissa Ouédraogo
Idrissa Ouédraogo

Après des études d’anglais à l’Université de Ouagadougou, Idrissa Ouédraogo s’inscrit, en 1977, à l’Institut africain d’études cinématographiques de Ouagadougou (INAFEC). Diplômé, il poursuit son apprentissage en France: il s’inscrit à l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC), où il obtient un DEA de cinéma. Il tourne alors plusieurs courts métrages qu’il qualifie de « documentaires fictions ». On peut citer, entre autres, Poko (1981), Les Ecuelles (1983), Les Funérailles du Larle Naaba (1984), Issa le tisserand (1984), Ouaga deux roues (1985).
Nous nous sommes entretenus avec ce grand nom du cinéma à la veille de l’ouverture de la 24ème édition du FESPACO, pour savoir comment est né son amour pour le septième art, et quelle appréciation fait-il du cinéma burkinabè de nos jours. D’autres sujets ont également été abordés.

Les Echos du Faso: Idrissa Ouédraogo est Commandeur de l’Ordre national burkinabè et Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres françaises. Ce sont de grandes reconnaissances. Dites-nous comment cela est arrivé?

Idrissa Ouédraogo: Je suis cinéaste, je fais du cinéma, et puis après les distinctions je ne contrôle pas. Mais, la distinction de la France, je pense que c’est après avoir réalisé Yaaba, Tilai, et être sélectionné au Festival de Canne; probablement après avoir mis en scène la «Tragédie du roi Christophe» à la comédie française en France à Paris, ils ont dû vouloir me récompenser. Mais, la récompense burkinabè, je pense aussi que cela procède à peu près des mêmes mécanismes car je ne suis pas fonctionnaire de l’Etat pour être noté.

Comment est né votre amour pour le cinéma?

Déjà avant d’arriver au lycée, j’ai fait des manifestations culturelles. J’étais président, un moment, de l’Association des élèves et étudiants du Yatenga. Donc, pendant les vacances, on avait beaucoup d’activités culturelles et c’est de là qu’est né mon amour pour les activités culturelles en général, le cinéma en particulier. Il faut dire que j’ai eu la chance aussi d’être dans une petite ville où il y avait cas même des films qui passaient dans les salles de cinéma et donc j’ai vu beaucoup de films classiques, les films western, Django et compagnie et puis il y avait aussi des curés (pères, prêtes catholiques) à l’époque qui projetaient des films aux enfants afin de pouvoir mieux les évangéliser. J’ai grandi dans cet univers, si bien qu’en classe de terminal (j’ai fait un bac AB économique et social), j’ai demandé à faire des études de cinéma. Malheureusement, on m’a orienté en anglais et quand je suis arrivé là-bas à la même année, il y avait l’INAFEC qui s’ouvrait et d’office j’y ai été orienté. Et après ça, j’ai fait trois ans et la grève de 1979 nous a fait exclure de l’université parce que j’étais dans le comité exécutif de l’AESO (Association des étudiants et scolaires de Ouagadougou). De là, je suis allé en Union soviétique pour faire des études de cinéma parce que Sembène Ousmane, qui était une de mes idoles, a fait l’Institut Gorki de Moscou. Donc, je voulais suivre ses traces car, je l’ai rencontré ici au FESPACO en 1981 où le film Poko a remporté le Grand prix du court métrage et donc je suis allé en Union soviétique et puis, pour des raisons personnelles, je n’ai pas aimé. Je suis reparti en France où j’ai fait l’Institut des hautes études cinématographiques qui est devenu maintenant la Fondation européenne des métiers de l’image et du son (FEMIS).

Idrissa Ouédraogo est réalisateur, producteur, scénariste et acteur. Comment arrivez-vous à assumer ces différentes tâches?

J’ai dû faire un passage dans un film ou l’autre mais, je n’ai pas les capacités du comédien. Mais auteur certes, car je suis réalisateur et que j’aime écrire des histoires. L’organisation de la profession en Afrique ou en Europe n’est pas la même; surtout pour des gens qui n’ont pas beaucoup d’argent, ont plusieurs casquettes parce que pour avoir le service d’un scénariste, par exemple, il faut payer très cher. Or, on n’a pas suffisamment de moyens pour produire et donc, par fatalité et par obligation, on devient scénariste. Il y a des gens qui écrivent moins bien, il y en a qui écrivent mal. Mais, c’est vrai que dans le cinéma africain, nous sommes tous des auteurs, producteurs, réalisateurs parce que pour trouver un producteur, il faut que l’histoire lui plaise alors que les Européens, ils ne sont pas sur les mêmes urgences et valeurs sociétales que nous. Ce qui nous paraît important ne leur paraît peut-être pas important et parce que le film est un produit culturel: c’est le reflet de la culture et des civilisations des peuples. A partir de ce moment, si des gens ne sont pas intéressés par nos histoires, vous n’en pouvez pas les mobiliser. Si j’avais présenté, par exemple, Yaaba à des gens comme ça, peut-être que le film ne les aurait pas intéressés. Mais le fait de m’impliquer, d’écrire moi-même et d’aller chercher des accompagnements, c’est pourquoi le film a pu se faire. Ce n’est pas l’idéal parce qu’on perd beaucoup de temps à chercher de l’argent au lieu de réfléchir aux films.

CULTURE Tilai

Quelle appréciation faites-vous du cinéma burkinabè de nos jours?

Moi, je peux intituler ça grandeur et décadence d’un cinéma. Il faut dire que le Burkina a toujours eu des volontés politiques ou des autorités politiques pour promouvoir le cinéma, surtout dans les années 66-67. Un grand homme que tout le cinéma et tout le Burkina devraient remercier, c’est le Général Tiémogo Marc Garango. C’est lui qui a nationalisé les salles de cinéma, c’est grâce à lui que les Journées cinématographiques de Ouagadougou, organisées dans les années 69-70, sont devenues maintenant le FESPACO. Avec la nationalisation des salles de cinéma et la retenue faite sur les billets d’entrées dans ces salles (15% était retenu sur chaque billet pour en faire une recette), il a créé des fonds qui ont constitué le fonds de promotion et d’extension des activités cinématographiques. C’est ça la base même du cinéma burkinabè. C’est grâce à ce fond que les grands films ont été faits, que le centre national du cinéma a été financé. C’est ça qui a donné, à mon avis, la grandeur au cinéma burkinabè.
Mais la période révolutionnaire a amené beaucoup plus de visibilité, de publicité autour de la manifestation et c’est vrai que quelques films comme Yam daabo (le choix) ont été financés. J’ai bénéficié de 47 millions de francs CFA de l’Etat. C’est ça qui a fait le film le choix et puis après, les révolutionnaires ont fait aussi une chose qui n’était pas peut-être orthodoxe parce qu’une partie du fonds de promotion du cinéma a servi à financer Sidwaya. Ce fonds n’existe plus aujourd’hui et je crois que l’un des problèmes du cinéma burkinabè, c’est l’absence de ce fonds. On est comme dans une cage où on tourne en rond, on se mord la queue parce qu’on a bien vu que depuis 1997, le Burkina n’arrive pas à atteindre les autres marches du cinéma mondial ni même au niveau du FESPACO. Cela est dû à deux problèmes: on ne peut pas dire c’est uniquement le manque de financement qui est d’ailleurs important mais en même temps, les cinéastes sont plus conscients qu’il faut s’organiser, commencer à poser leurs vrais problèmes. Le deuxième phénomène de la faiblesse du cinéma au Burkina, c’est au niveau de la formation. L’Etat doit prendre donc ses responsabilités. Et d’autre part, les cinéastes aussi devraient obliger l’Etat à considérer que le cinéma burkinabè est connu dans le monde et qu’on a le droit d’exister.

Selon vous, l’avènement du numérique apportera-t-il un plus au cinéma burkinabè?

Sans formation technique, ça n’apportera absolument rien. La maîtrise du numérique est encore plus difficile que l’argentique. Voilà des outils qui sont faits pour faciliter la vie aux créateurs, pour que les moyens de productions ne soient pas très élevés. L’image et le son sont à travailler. Or, lorsqu’on voit un pays comme le Burkina Faso, où il fait chaud 4 à 8 mois dans l’année, lorsque quelqu’un veut tourner un film au mois d’octobre ou de novembre, et que le soleil est d’aplomb à partir de 10 heures, il est évident que les nouvelles technologies numériques (les caméras numériques) ne supportent pas les hauts contrastes. Ça veut dire que les réalisateurs n’arrivent pas à faire la relation entre la lumière et l’outil qu’ils utilisent. C’est ça le vrai problème. C’est pourquoi, je dis qu’il y a un manque de formation professionnelle. Le numérique adore tout ce qui est bas contraste, c’est-à-dire les intérieurs, les nuits, tôt le matin, tard le soir, cela donne de beaux films et de belles images. Peut-être qu’à cause de ces contraintes, les cinéastes, soit par ignorance soit par paresse, ne les appliquent pas et ça ne donne pas de films d’une qualité artistique et compétitive. Il faut que nous fassions de vrais états généraux du cinéma burkinabè pour, sans complaisance, parler des faiblesses de cinéma dont 80% viennent de l’insuffisance de formation professionnelle et aussi, amener l’Etat à créer un fonds de soutien.

CULTURE OUEDRAOGO_Idrissa_2007

Pensez-vous que la prise en compte du numérique aura un inconvénient sur la qualité des films présentés à la 24ème édition du FESPACO?

La question, ce n’est pas le support. Pour faire un film en numérique, il y a des contraintes qu’il faut contourner. Et quand ces contraintes sont résolues, le film est forcément beau. Par conséquent, la projection n’agit pas sur la qualité d’un film. Ce qui veut dire que c’est lors de sa fabrication qu’il doit être bon. Mais, le fait de démocratiser et d’ouvrir ça au numérique, c’est l’ère du temps et c’est tout à fait normal, cependant, ces grandes projections vont montrer une fois de plus qu’un film fait en numérique et mal fait, les défauts apparaitront encore deux fois plus grands. Quand quelqu’un veut faire un film compétitif, qu’il se dise que cet outil a besoin absolument de lumières plus douces; cela donne des images magnifiques. On regrettera quelque chose après, c’est la granulation que le cinéma argentique a et la vidéo n’a pas mais, on s’en fout. En général, quand la forme est bien faite, et que dans le fond ce qui est universel ressort, c’est-à-dire l’émotion, les grands sentiments universels, le film est accepté.

Cette 24ème édition se tient dans un climat de transition. A votre avis, rassemblera-t-elle plus ou moins de monde par rapport aux éditions antérieures?

Je ne suis pas impliqué dans l’organisation mais je vois que ce n’est pas facile. Parce que d’abord, la décision de le faire a été prise il y a juste un mois à cause de la maladie à virus Ebola, et d’autres choses. L’Etat a dû sûrement réfléchir avant de prendre cette décision. C’est vrai qu’il y a peu de temps pour l’organiser mais en même temps, le nouveau Délégué général a déjà une grande expérience du FESPACO. Juste pour dire que tout n’est pas à reprendre à zéro. Même s’il a pris en chemin ce que quelqu’un d’autre avait commencé à préparer. C’est vrai qu’après l’insurrection des 30 et 31 octobre derniers, les endroits des rendez-vous des cinéastes comme l’hôtel Azalai ont été brulés, il faudra trouver autres lieux de rencontres. La rue marchande aurait pu drainer beaucoup de gens, parce que le FESPACO, en dehors d’aller voir des films, c’est aussi un moment de discuter sur l’avenir du cinéma africain. Au vu de tout cela, je pense que ça sera modestement fait, compte tenu de la conjoncture nationale et aussi des délais. Si l’accueil des cinéastes, des journalistes et les projections se passent bien, alors le FESPACO se passera absolument bien.

Quelle est votre vision pour la culture de notre pays en cette année où tout semble se redéfinir pour le Burkina?

La culture est l’essence même de nos existences différentes. Quels que soient les régimes, les moyens dont ils disposent, il faut commencer par un fondamental. La culture est la valeur fondamentale et il faut la démocratiser dans l’apprentissage. Et le seul lieu démocratique, où tous les enfants (parents pauvres ou riches) peuvent aller apprendre la même chose: c’est l’école primaire publique. Ça veut dire que toute politique culturelle devrait commencer par l’école primaire. Je me dis que si on ne fait pas ça, on arrivera jamais car, il faut des gens qui s’expriment et il en faut aussi qui consomment. L’un des problèmes de nos activités culturelles est l’absence de marché propre. Or, le premier marché d’un produit culturel est son propre marché.

Avez-vous une idée ou une grande réalisation en vue?

J’ai envie de faire un grand film la pénétration coloniale parce que l’Afrique n’a jamais magnifiée ses héros. C’est voir comment un continent qui a été meurtri par la barbarie des colonisateurs était dénué de culture, comment ces héros africains se sont battus pour nous donner la liberté. Ce sera créer de nouveaux repères auxquels la jeunesse pourra s’identifier (ces héros) parce que les jeunes s’identifient plus à des politiciens aujourd’hui. Samory Touré, Boukary Koutou, Kwamé N’krumah ont donné de leur vie pour que nous restions noirs; c’est-à-dire que la colonisation a pris le superflu et non notre âme. Dans toutes nos productions, on ne parle pas d’eux, c’est comme s’ils n’existaient pas. Le cinéma africain doit commencer à rendre justice à tous ces grands héros. Ça ne devient plus une idée ou un film burkinabè, mais un film panafricain.

Quel est votre avis sur les prix qu’a reçus le film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako en France qui, d’ailleurs, a été retiré du FESPACO?

La nouvelle est tombée ainsi et je ne connais pas les raisons du retrait de son film au FESPACO [ndlr: ce serait pour des raisons de sécurité, vu le sujet et les menaces terroristes dans la sous-région]. Je pense que, quand un Africain arrive à avoir sept César en France, ça veut dire que c’est une bouffée de fierté pour tous les Africains. Cela signifie aussi que les cinémas africains sont en train d’être reconsidérer positivement et l’espoir est ouvert pour la jeunesse cinématographique africaine. Par conséquent, cela veut dire qu’on doit se mettre au travail davantage. Moi, j’en tire une immense fierté pour toutes ces raisons parce que c’est comme une sorte d’adrénaline qu’il vient de redonner à l’ensemble du cinéma africain.

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Quelle a été votre grande satisfaction dans le domaine du cinéma?

Ça m’a permis de beaucoup voyager, de connaître du monde, d’avoir contribué quelque part à faire connaître mon pays, avec mon film Tilai qui a remporté le Grand prix à Cannes et à Ouagadougou. C’est pour moi une fierté et un sentiment d’existence.

Votre grand regret?

C’est que mon pays est un pays économiquement pauvre où les ministres de la Culture ont les difficultés d’obtenir des lignes de crédits conséquents pour l’activité culturelle. C’est un grand dommage. Le regret, c’est qu’on a l’impression que c’est une maison à trois niveaux qui est en train de s’écrouler car on ne produit plus de films compétitifs.

On dit d’Idrissa qu’il est un mec «je m’en fous». Est-ce votre avis?

(Rires). Ça veut dire quoi «je m’en fous»? Je suis quelqu’un de libre, c’est tout. Je pense qu’ils veulent dire que je suis simple comme dans les films. Mais la simplicité, je crois que c’est la grande qualité parce qu’on fait un métier où on parle de notre société et si on n’est pas imprégné de cet environnement, je ne pense pas que les choses puissent aller. Je pense que le mot simple est mieux que je m’en fous. Mais des fois, on s’en fout, il y a tellement de conneries autour de nous. La seule chose qu’on ne peut pas retirer à un être humain, ce sont ses capacités dans l’exercice de son métier. C’est pourquoi, j’insiste toujours sur la qualité du travail professionnel. Je suis un mec simple et je ne veux pas faire du n’importe quoi.

Nous n’avons pas abordé tous les sujets. Vous voudrez certainement ajouter quelque chose…

Je voudrais saluer un journal comme le vôtre qui s’intéresse à la culture. Aussi, il faudra de temps en temps faire des papiers sur l’économie du cinéma parce qu’on dit du cinéma qu’il est technique, artistique mais aussi, il est industrie car, il crée des emplois, il a besoin de marchés.
Entretien réalisé par Jude Somé

2 commentaires

  1. Bon retour Koro.
    Ca fait du bien de vous entendre et de savoir que vous avez ce grand projet de film. Bon courage et bonne chance.

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