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Indépendance des médias publics: entre les règles et la réalité

De sa propre initiative, la RTB télé a invité Tahirou Barry par e-mail pour participer à l’émission «Sur la brèche», animé par Jérémie Sié Coulibaly, le dimanche 29 octobre 2017. M. Barry a donné son accord de principe pour participer à l’émission, «considérant qu’il a le devoir de s’expliquer devant le peuple». Puis, selon les aveux du ministre de la Culture démissionnaire du gouvernement, «ce n’est que la veille de l’émission que l’animateur m’a appelé pour m’informer que l’émission n’aura plus lieu».

Ignorant les raisons de cette annulation, M. Barry s’est laissé aller à des commentaires qui insinuent qu’une force de l’ombre cherche à «assassiner la vérité». Certains internautes y ont vu également une tentative de manipulation de la ligne éditoriale de ce média, de service public.

 Quelques jours plus tard, la RTB télé a avoué avoir reçu des injonctions du ministre de la Communication aux fins d’annuler l’émission. Les travailleurs ont même fait un communiqué officiel pour se disculper du procès qui leur fait par l’opinion publique. L’installation imminente du nouveau ministre de la Culture, Issouf Sawadogo, l’intervention du Chef de l’Etat sur TV5 Monde et la situation nationale auraient été, entre autres, évoqués comme raisons par le ministre. Depuis les critiques et mauvais procès vont bon train, et dans tous les sens.

Au regard de l’indépendance qui doit caractériser techniquement le travail du journaliste, certains burkinabè pensent qu’il fallait maintenir l’émission et laisser le peuple apprécier. Qui plus est, l’annulation de l’émission donne de la force à M. Barry avec l’impression qu’il détient des vérités que le politique tente d’étouffer. Les autres estiment que les médias ont le devoir de filtrer l’information tant qu’elle peut menacer la paix et envenimer les tensions. Ce qui ne signifie pas de facto qu’ils sont manipulés.

Dans tous les cas, cette situation pose à nouveau l’indépendance des médias publics dans notre pays et en Afrique.

L’influence des politiques sur les médias sont une pratique ancienne. La lutte pour l’indépendance des médias n’est pas acquise de fait. Elle doit être de longue haleine

Le politique influence-t-il les médias? La réponse est oui, outre l’autocensure des journalistes eux-mêmes. Cette réalité existe tant dans les sociétés démocratiques, où les médias sont puissants et historiquement bien organisés, que dans nos sociétés qui sont à la recherche de leurs repères démocratiques.

L’indépendance tant réclamée des médias est une notion suffisamment complexe pour être pure. En effet, il y a entre les règles et la réalité, un fossé de dimension variable selon les sociétés. Chaque société vit sa propre réalité historique, politique, économique et culturelle et les défis qui se posent à elle concernant l’indépendance des médias sont très souvent tributaires de ces réalités; même si le but à atteindre est commun, à savoir la diffusion d’une information crédible aux citoyens.

Les responsables de la RTB se sont disculpés par un communiqué, jetant le discrédit sur le ministre de la Communication. Pourtant, ils ont leur part de responsabilité dans cette affaire. Ils n’étaient pas obligés de se plier en 4  aux injonctions du ministre!

Dans les pays développés, l’indépendance des médias demeure un idéal pour lequel ils se battent et un défi constant qu’ils essaient de relever quotidiennement. Dans ces sociétés, on sait que les entreprises de presse sont souvent absorbées et fondues dans de grands groupes financiers. Oui, ils sont généralement dépendants pour leur survie des revenus de la publicité, sans oublier que les politiques à leur tour rivalisent d’ingéniosités pour exercer sur elles diverses influences qui sont de nature à affecter leur indépendance. Dans ces sociétés, existent donc des formes subtiles et sophistiquées d’influence des médias face auxquelles ces derniers essaient de trouver de nouvelles formes de régulation et de nouveaux modes d’interaction pour conserver l’âme de leur profession: la confiance du public.

En Afrique où les médias indépendants sont d’origine récente, ceux-ci sont peu immunisés et plus vulnérables aux agressions venant de l’extérieur.

Contrairement à l’Europe ou aux Etats-Unis d’Amérique, deux principaux facteurs font obstacles à l’indépendance des diffuseurs publics africains. Le premier est la présence d’une forte culture de redevabilité de leurs dirigeants à l’égard du gouvernement et non du public. Le second est le statut public du journaliste. Pour prétendre à l’indépendance, un changement de cap est indispensable. L’allégeance du journaliste du secteur public au gouvernement doit être un vieux souvenir. De plus, la loi doit rendre le statut de ce journaliste compatible avec la liberté de ton qu’exige le bon fonctionnement d’un media indépendant.

Les travailleur de la RTB télé ont raison de parler d’immixtion, mais le ministre de la Communication ne doit pas être le seul à porter le chapeau dans cette affaire.

Contrairement à une croyance souvent répandue, un diffuseur public bien que financé par l’État n’est pas un média d’État, plutôt un média de service public. Ainsi les médias de service public devraient être en principe plus indépendants que les médias privés, qui eux, pour leur financement, sont soumis aux aléas du marché.

Mais plutôt que d’avoir un organe de presse exclusivement dédié à leur cause, ce qui est permis et normal, les politiques, tous bords confondus, préfèrent souvent s’immiscer, influencer et manipuler les dédias à grande audience. Cette réalité n’est pas propre aux pays africains. Elle existe partout dans le monde. Car les politiques connaissent bien la force des médias, qu’ils soient publics ou privés. La fin de l’influence du politique sur les médias et vice versa n’est donc pas pour demain. Elle est un dilemme permanent. Ce qui n’empêche pas de se battre pour l’indépendance des médias, sève de la démocratie.

Théophile MONE

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