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Une justice trop lente est une justice absente

Au Burkina Faso, la lenteur de la justice est pointée du doigt. Elle n’a pas bonne presse auprès du public en général, on l’accuse souvent d’être trop lente. Le problème révèle-t-il la complexité des procédures et un manque chronique de moyens matériels et humains? Dans tous les cas, cette lenteur est inquiétante puisqu’elle porte généralement préjudice aux justiciables et ne garantit pas forcément des décisions de qualité.

La lenteur de la justice a occasionné une marche pour la libération du général Djibrill Bassolé

Pourtant, parmi les exigences d’un procès équitable figure le droit pour tout justiciable à ce que «sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal». Même si le concept paraît flou, le non-respect du «délai raisonnable» devient une réalité dès lors qu’une personne est incarcérée pendant deux ans, sans pour autant être située sur son sort.

A titre d’exemple, qu’est-ce qui empêche la justice de juger l’ancien patron de la diplomatie burkinabè, Djibrill Bassolé, s’il y a des éléments de preuves contre lui ou de le libérer si son dossier est vide? Au rythme auquel la justice burkinabè, parée de son indépendance, gère les dossiers sensibles, l’État finira par rendre des comptes sur la célérité de sa justice. Et la faute lourde dont il pourrait être accusé aura des conséquences fâcheuses: libération de prisonniers pour absence de preuves, colère des populations, spéculations sur les raisons de certaines détentions prolongées sans procès… Car, au-delà de l’angle juridique, il ne faut pas oublier que la détention de certaines personnes, du fait de leur notoriété politique, pose un vrai problème politique, quand bien même leur incarcération n’est pas politique.

L’emblème de la justice est la balance. Cela pourrait être l’escargot. Dire que la justice est lente est un euphémisme. Le moindre citoyen, l’homme de la rue, toute personne quelconque ayant des yeux pour voir et des oreilles pour entendre se rend compte aujourd’hui que l’état de la justice est devenu déplorable, au Burkina. La justice a mauvaise presse parce qu’elle n’explique pas, elle ne s’explique pas. Ainsi, certains dossiers sensibles et qui intéressent le public finissent par être considérés aux yeux de bien de justiciables comme ésotériques et incompréhensibles.

Les Burkinabè rêvent d’une justice impartiale, indépendante, équitable, diligente…

N’allons pas par quatre chemins pour le dire. Les lenteurs de la justice heurtent le peuple, parce qu’elles mettent en danger l’ordre et la sécurité publics. Tant qu’un litige n’est pas tranché, il suscite beaucoup de préjugés et de malentendus.

Dans ce sens, le ras-le-bol des populations de Réo face à la détention de Djibrill Bassolé est compréhensible. Même s’il a été détenu plus pour des raisons de discipline militaire que politiques, ses deux années passées derrière les barreaux sans bénéficier du moindre jugement alors qu’il a des soucis de santé ont fini par susciter des interrogations sinon des incompréhensions. N’est-ce pas cette lenteur de notre justice qui a entre autres amené les experts du Groupe de travail du Haut-commissariat aux droits de l’homme de l’ONU à estimer que l’arrestation et la détention du général Djibrill sont «arbitraires»?

Pourtant, les populations de Réo tout comme les experts du Groupe de travail du Haut-commissariat aux droits de l’homme de l’ONU savent pertinemment que Djibrill Bassolé n’est pas en prison pour des raisons purement politiques, mais parce qu’il est soupçonné d’avoir trahi (en tant que militaire) son pays. Mais c’est à dessein que toutes les agitations tentent de prouver que la détention du général Bassolé est politique. Car l’existence de prisonniers politiques est la preuve tangible d’un dysfonctionnement de la démocratie.

Toutes les indignations liées à la détention du général sont, pour la plupart, dues au fait que la justice ne lui offre pas dans un délai raisonnable, la possibilité de se défendre. Derrière le tapage médiatique de ses fans, se cache également la revendication d’un procès équitable du général. Ce qui est son droit le plus absolu.

Dans ce contexte de vacarme et de graves accusations, notre justice a le devoir historique de se ressaisir. Indépendante et ne subissant plus de quelconques pressions, elle doit davantage assumer pleinement ses responsabilités au risque d’être qualifiée, in fine, d’incompétente.

Face à un peuple burkinabè de plus en plus exigeant, il appartient à notre justice de remédier à ce qui la discrédite aujourd’hui: sa trop grande lenteur. Car une justice trop lente est une justice absente. Or dans notre processus de développement et de réconciliation, la défaillance de la justice est inadmissible, car mortelle.

Théophile MONE

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