Accueil » En face du miroir » La liberté d’expression n’est pas la liberté d’insulter ou de railler

La liberté d’expression n’est pas la liberté d’insulter ou de railler

L’activiste et lanceur d’alertes Naïm Touré a été interpellé jeudi dernier pour «incitation à la révolte». Après les cinq jours maximum de garde-à-vue autorisés par la loi, il a été présenté au parquet dans la journée du mardi 19 juin et le juge a décerné contre lui un mandat de dépôt à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou. Mais sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook où Naïm s’exprimait, la polémique enfle sur cette affaire tantôt banalisée tantôt condamnée.

Après analyse, l’on a l’impression que certains Burkinabè veulent d’une liberté sans restriction et sans encadrement. Pourtant, dans notre contexte gangrené par l’incivisme criard, l’exercice de la liberté comporte des devoirs et des responsabilités. La liberté d’expression n’implique pas le droit pour chacun de manquer du respect à autrui et à l’autorité par des écrits provocateurs et tendancieux. La liberté d’expression a des limites. Elle ne saurait être absolue.

Oui, mais elle n’est pas absolue. Elle fait appel à la raison et à la responsabilité

«Je dis et le répète que le politicien de la majorité actuelle MPP n’a rien à foutre de vos putains de vie. De nos putains de vie à nous simples civils aussi d’ailleurs. Excusez-moi le terme.» Et il concluait ainsi, en lettres capitales: «Tous ensemble, recadrons ces vauriens. À défaut boutons-les hors de nos vues. Trop, c’est quand même trop».

Au-delà de ce qui lui est reproché, à savoir l’incitation des Forces de défense et de sécurité à la «révolte», il faut admettre que le sieur Touré a été vulgaire dans ses propos et irrévérencieux envers ceux qu’il désigne par «politicien». Si son interpellation est juste et noble, M. Touré n’avait pas besoin de la formuler de cette façon.

Mieux, il sait que la liberté d’expression est aujourd’hui juridiquement garantie, mais en réalité assez étroitement encadrée. En effet, l’exercice de cette liberté comporte des devoirs et des responsabilités. Il est de ce fait soumis à certaines conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi: des mesures nécessaires à la sécurité nationale, à la sûreté publique, à la défense de l’ordre, à la protection de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui,… L’objectif est de protéger les individus, les communautés et la paix sociale.

C’est bien pour cela que déjà, Kant, recensant «les devoirs envers les autres hommes, considérés simplement comme hommes», insistait sur le nécessaire respect d’autrui, et, parmi les vices susceptibles d’y porter atteinte, citait les abus de la liberté d’expression.

Ainsi, en voulant écrire ou parler publiquement, il faut s’interdire des comportements provocateurs heurtant à l’excès la susceptibilité de ceux qui sont garants de l’ordre public. Kant, citant des exemples de vices susceptibles de porter atteinte au respect d’autrui, dénonçait la raillerie, penchant à tourner les autres en ridicule, qu’il qualifiait de «méchanceté» et distinguait de la simple «plaisanterie», qu’il admettait.

L’encadrement juridique de la liberté d’expression s’inspire des mêmes principes et pose à la moquerie et à la dérision des limites d’une rigueur variable selon les circonstances. Ainsi, ici au Faso, qualifier certaines personnes de «vauriens» pourrait être considéré comme de l’injure.

Dans notre société, le respect d’autrui est une valeur culturelle. Et même dans le cadre de la parenté à plaisanterie, l’on se fixe des limites à ne pas franchir car la liberté d’expression n’autorise pas les outrages.

En outre, si la liberté d’expression implique le droit non seulement d’affirmer ses convictions, mais aussi de tenter de convaincre autrui de les adopter, il n’autorise pas pour autant à violer la liberté individuelle des personnes sollicitées en exerçant sur elles des pressions et manœuvres susceptibles de porter atteinte à leur libre arbitre. Dans ce sens, les gendarmes ont un niveau d’étude tel qu’il ne revient pas à un activiste de leur rappeler de « [recadrer] ces vauriens. À défaut de les bouter hors de nos vues.»

Même si Naïm ne peut vraisemblablement pas persuader les gendarmes de se rallier à lui, son intention est malheureuse. En effet, il est libre en son for intérieur de penser et croire ce qu’il veut. Mais l’extériorisation de ses pensées – publication sur les réseaux sociaux – est nuisible à la paix sociale. D’ailleurs, quel intérêt Naïm a à inciter, stimuler, attiser, encourager, accentuer, provoquer, pousser les FDS à réagir dans un contexte déjà difficile?

C’est peut-être la raison pour laquelle l’Etat de droit pose de nombreuses limites à la liberté d’expression au nom d’objectifs jugés essentiels à la sécurité et à la qualité de la vie sociale. Cela est d’autant plus vrai qu’on peut employer la liberté pour dire des paroles de paix ou de combat, des insultes ou des encouragements, des bêtises ou de la sagesse. En dehors de certains cas prévus par la loi, l’État ne fait pas le tri entre tout cela. Chacun est responsable de ce qu’il dit, de décider ce qui vaut la peine d’être dit. Et il en assume les conséquences.

En interpellant Naïm pour «incitation à la révolte», ne serait-ce que pour servir d’exemple, la justice interpelle les activistes sur leur responsabilité et montre qu’elle place la paix publique au-dessus de la liberté d’expression.

Il n’est donc pas ici question de brider la liberté d’expression de quiconque mais d’effectuer un rappel des limites fixées par la loi.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 énonce: «La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme, tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.»

Il est tout à fait normal que des gens gesticulent et s’activent pour réclamer sa libération sous le prétexte que c’est la liberté d’expression qui est muselée; c’est leur boulot aussi. Mais la liberté d’expression, pour fondamentale qu’elle soit, n’est donc aucunement absolue. La liberté véritable ne va pas sans conscience de la responsabilité qui lui est intrinsèque.

Théophile MONE

Un commentaire

  1. Une des rares réactions sensées que j’entend sur le sujet. Bravo!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *