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Procès du coup d’Etat déjoué de 2015: attention au piège de la justice vengeresse

Le procès du putsch déjoué de septembre 2015 continue de se dérouler normalement à Ouagadougou la capitale du Burkina, avec tantôt des inculpés qui ne reconnaissent pas les faits à eux reprochés, tantôt des interpellés qui avouent partiellement leur responsabilité dans ce coup d’Etat irréfléchi. Mais au-delà des aveux, des résistances et des silences, ce que le Burkinabè Lambda attend, c’est le verdict selon nos règles et nos lois, sans influence et pression.

D’ores et déjà, il est bon et juste de rappeler aux juges du Tribunal militaire et au peuple insurgé la nécessité de dire le droit sans pour autant tomber dans le piège de la vengeance. Car le danger de vouloir satisfaire coûte que coûte le peuple assoiffé de justice est bien là. Aussi, la question légitime dans ce contexte d’attente pathétique est de savoir si la punition juste pourrait ne rien devoir à la vengeance, au nom du populisme.

Des accusés dans le dossier du putsch de 2015

Après deux ans et demi d’instruction, le scepticisme avait commencé à gagner les esprits quant à la tenue effective du jugement du coup d’Etat de septembre 2015. Surtout après la gestion douteuse et en amateur des mandats d’arrêt contre l’ex-président Blaise Compaoré et le chef du parlement ivoirien Guillaume Soro et du procès raté des ex-ministres du gouvernement Tiao. Suite à ces échecs, peu de personnes croyaient encore en la volonté du pouvoir en place de faire aboutir le processus des jugements en cours, accusé, à tort ou à raison, d’accointances antérieures avec certains inculpés. Mais contre toute attente, l’affaire dite ministère public contre le général Diendéré et 83 autres se tient bel et bien et ce, depuis le 27 février 2018.

Ce procès est donc, a n’en pas douter, un test grandeur nature de crédibilité de notre système judiciaire, en particulier du Tribunal militaire, de ses acteurs impliqués dans ce procès, et leur capacité à rendre justice. Il y a naturellement de quoi être vigilant. D’abord, tant ce procès est attendu par le peuple en quête de vérité et de justice, histoire d’en finir avec la longue culture d’impunité entretenue par les régimes successifs du Burkina Faso. Ensuite, tant le peuple ne souhaiterait pas un compromis judiciaire au nom d’une prétendue réconciliation nationale.

Comme on le voit, qu’on le veuille ou non, il y a une certaine pression sur la justice. En même temps que l’on veut un jugement sérieux, en même temps, l’on s’attend, inconsciemment ou pas, a en découdre avec les probables responsables du coup d’Etat qui en fait, pourraient devenir les boucs émissaires parfaits de tous les péchés et crimes commis dans le passé. Pourtant, l’idéal serait que par ce procès historique, les coupables payent pour leurs actes et ceux qui ne le sont pas soient acquittés. Mais l’attente de punitions exemplaires sinon aveugles pèse sur les épaules des pauvres juges si bien qu’ils pourraient être tentés d’obéir à des ordres conformément aux règles coutumières de l’Armée qu’à être impartiaux et justes. Alors, le risque de la vengeance est possible. D’où notre interpellation.

Il est vrai que la punition semble ne rien devoir à la vengeance dans la mesure où, œuvre d’un tribunal, elle prononce une peine après une procédure visant à s’assurer de la culpabilité des accusés, peine qui a pour source la loi. Cependant, la punition peut être une réaction de la société qui s’estime lésée et en ce sens elle pourrait devoir quelque chose à la vengeance.

Dès lors, l’inquiétude d’une punition vengeresse est un risque majeur encouru. D’ailleurs, la punition et la vengeance ont en commun d’être la sanction d’une violation du droit d’une partie par une autre. L’une et l’autre ont pour mesure la loi du Talion, «œil pour œil, dent pour dent», qu’il faut interpréter non comme une cruauté, mais comme l’idée d’une égalité entre la violation du droit et sa sanction.

Et pourtant, vengeance et punition s’opposent radicalement. En effet, alors que la punition (objective) résulte des lois qui la définissent, la vengeance (subjective) quant à elle repose sur le sentiment de la partie lésée. Et dans notre cas, il s’agit du peuple insurgé qui a fortement envie de mettre à l’indexer des coupables pour enfin fêter l’avènement d’une nouvelle justice.  Or il faut craindre la vengeance car toute vengeance engendre une violation du droit qui appelle une autre vengeance et ainsi de suite.

La loi doit punir les coupables. Mais nous devons éviter la justice vengeresse

Certes, il faut toujours montrer aux auteurs des délits qu’ils ont mal agi. Mais la justice doit toujours chercher à trouver une sorte d’équilibre afin d’éviter les représailles, et donc le processus sans fin de la vengeance. D’où la nécessité que la peine soit uniquement corrective pour éviter la souffrance inutile et l’humiliation. Contrairement à la vengeance qui cherche à faire souffrir par plaisir et par cynisme.

En définitive, pour éviter que la punition qui pourrait résulter de ce procès n’ait pas à devoir à la vengeance, il faudrait viser, non pas à faire du mal aux probables coupables du procès en cours, mais à les punir, les amener à expier leur faute conformément à nos lois, tout en rendant au moins la cohabitation entre Burkinabè possible. Il n’est pas donc vain et inutile de commencer à se préparer à voir des inculpés relâchés et des coupables punis. Toute chose qui nécessite que les Burkinabè quittent dès maintenant l’esprit de vengeance qui les animent.

N’oublions pas que la morale est née de la distinction entre vengeance et justice. Et être juste, ce n’est pas simplement suivre les règles, car cela pourrait être par seule crainte de la punition. C’est plutôt respecter ces règles et ces lois, même si l’on était certain d’échapper à la punition. L’homme qui ne respecte la loi que par crainte de la punition n’est pas encore juste.

Alors comme disait le penseur, la justice est ce doute sur le droit qui sauve le droit. Nous dirions en le paraphrasant que la punition est ce doute sur la justice qui sauve la justice, à condition qu’il y ait bien un doute sur la punition. Sinon la justice est perdue. Pourtant nous voulons que la nôtre résiste au temps. D’autant plus que la punition ne répare pas un tort, elle ne fait qu’en prévenir cent autres. Alors, évitons du mieux que nous pouvons une justice vengeresse. Le Burkina y gagnerait énormément. Surtout les jeunes et les futures générations.

Les Échos du Faso

Un commentaire

  1. Quand la justice est au sérieux pour se rattraper et qu’on doute d’elle comme vous autres, elle ne peut que vouloir se venger. Donc laissons à la justice la justice et à la presse, la presse. Sinon à vouloir être trop légaliste, on irrite les législateurs.

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