Accueil » Société » Quand l’homme fait la bête

Quand l’homme fait la bête

Jadis considérés comme des êtres sans âme, fonctionnant comme des machines, les animaux sont devenus, au fil des temps comme des «minorités opprimées», des «frères inférieurs». Et ce n’est pas seulement en Occident que cela s’observe, mais également dans nos pays africains où sévit la pauvreté sous toutes ses formes. L’amitié avec les animaux a atteint un niveau tel que certains, sous d’autres cieux, voudraient même les faire entrer dans la sphère du droit. Par les temps qui courent il est parfois écœurant de voir que les plus nantis se plaisent à développer des affections débordantes inexpliquées envers les bêtes domestiquées. Le contraste est que parfois l’homme s’évertue à être un loup pour son prochain au moment où il déploie cet amour de prédilection pour les animaux.

Mohammad Alaa Jaleel. Il défie les bombes pour sauver les chats d'Alep en Syrie
Mohammad Alaa Jaleel. Il défie les bombes pour sauver les chats d’Alep en Syrie

Dans la ville d’Alep, au cœur du conflit syrien, Mohammad Alaa Jaleel, ambulancier pour Syria Charity, une ONG qui apporte une aide humanitaire et médicale en Syrie, sauve les chats errants et abandonnés, au péril de sa vie.

Pourtant sa mission est claire dans ce pays en guerre: sillonner la deuxième ville de Syrie pour porter secours aux nombreuses victimes humaines des bombardements des raids aériens. Venir en aide aux plus démunis est donc son leitmotiv. Mais pour Mohammad, l’aide aux plus malheureux inclut aussi celle que l’on apporte aux animaux: «je considère les animaux et les humains de la même façon. Chacun ressent de la souffrance et chacun mérite de la compassion.»

Cette compassion pour les hommes… et pour les animaux reflète bien la position qu’occupent les animaux domestiques dans la vie des hommes d’aujourd’hui.

L’amour de plus en plus exagéré pour les animaux domestiques va de pair avec la progression des richesses; l’enfermement de l’individu dans ses besoins sécuritaires et ses peurs régressives, les frustrations affectives qui accompagnent les vies durablement solitaires.

Des chats sauvés de bombes en Syrie. Si certains hommes avaient vraiment autant de compassion pour les autres comme qu'ils l'ont pour les animaux, le monde serait différent
Des chats sauvés des bombes en Syrie. Si certains hommes avaient vraiment autant de compassion pour les autres comme qu’ils l’ont pour les animaux, le monde serait différent

De plus en plus, les ménages riches possèdent des chiens, des chats. Les heureux propriétaires leur consacrent des budgets considérables. Les aliments, les soins et les interventions vétérinaires grossissent les dépenses. Alors que dans ce bas monde, il est des gens qui meurent par manque de soins, des animaux sont choyés et bien pris en charge avec des moyens conséquents. Il ne serait pas étonnant que des cimetières d’animaux soient sollicités aux Mairies. Et que des «prêtres» soient appelés à dire la messe à leur intention! Ainsi va le monde d’aujourd’hui.

Nous sommes à un moment de renversement spectaculaire des attentes de l’homme à l’égard des animaux proches. En effet, autrefois, le chien était à la frontière de la domesticité, chargé d’avertir et de protéger l’homme des agressions du milieu naturel, appelé à se contenter de toutes sortes de nourritures, jouissant d’une grande liberté de mouvement. Aujourd’hui, la distance significative entre l’homme et l’animal s’est amenuisée. Ce dernier est l’objet d’attentions nouvelles et de soins coûteux. D’actif, au service de son propriétaire, il devient passif, entretenu, et de l’homme il partage presque tout: la table, la voiture, les loisirs et même le lit.

Il remplace souvent l’enfant qui n’est pas là, il tient compagnie. Surtout il ne parle pas et dit son affection en silence. Avec lui, on échappe à la perversion des comportements, on ne s’affronte pas à des libertés qui résistent, fussent-elles enfantines. Les réprimandes n’entraînent pas de répliques insolentes ou ironiques. Dans l’imaginaire éducatif, l’animal familier occupe la place de l’obéissant discipliné, récompensé ou puni selon le bon vouloir du propriétaire. Il sert un rêve de maître. Quant il s’attaque à un humain faible (enfant), les réponses des propriétaires vont à contre courant de la civilisation: «tenez vos enfants en laisse».

Par le passé, les animaux étaient considérés comme des êtres sans âme, fonctionnant comme des machines. De simples bêtes qui agissent naturellement et par ressort comme une horloge qui montre l’heure.

Mais de nos jours, les frontières entre l’’homme et l’animal sont brouillées. Surtout lorsqu’on ne privilégie plus la fonction langagière de l’homme ou son aptitude à la liberté. Au 21ème siècle l’animal familier est parfois considéré par affection comme une «minorité opprimée», «un frère inférieur».

Dans cette situation contrastante dans laquelle l’homme apparaît parfois comme un loup pour son frère et un ami de l’animal qu’il chérit et protège, il est bon de lire ou de relire le Rousseau du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. «La différence spécifique, entre l’homme et l’animal, écrit-il, c’est la faculté de se «perfectionner» tant dans l’espace; alors qu’un animal est au bout de quelque mois ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu’elle était la première année de ces mille ans».La nature choisit et rejette «par instinct»; mais l’homme est «un agent libre». Les résultats sont hétérogènes: «Ce qui fait que la bête ne s’écarte de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l’homme s’en écarte souvent à son préjudice». L’exacerbation de la zoophilie contemporaine fait sans doute partie de ces fruits gâtés qui encombrent nos horizons familiers. Ils sont le produit d’un «écart» voulu par l’homme. Ne cause-t-il pas de «préjudices» que de satisfactions véritables? A tout homme libre, pensant et parlant de répondre à cette question.

Théophile MONE

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *