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Salif Diallo est-il un grand homme… politique?

La mort est une ennemie cruelle et sans pitié. Rien ne changera le fait que des gens meurent. Mais la mort ne doit pas forcément nous dominer. Nous pouvons et devons vivre de nouveau. Ainsi, au même moment que nous pleurons le décès brutal du président de l’Assemblée nationale, Salifou Diallo, nous devons nous armer de courage et de foi pour continuer le noble combat du développement de notre cher pays le Burkina Faso. Comme le disait Birago Diop, «Les morts ne pas morts…». Notre cher Gorba est donc toujours parmi nous, même s’il ne peut plus participer à nos actions. Aussi, nous avons maintenant le loisir d’apprécier les actes qu’il a posés de son vivant, les empreintes qu’il a laissées et qui feront de lui un homme particulier. Autrement dit, Salif Diallo a-t-il été un grand homme… politique?

Salif Diallo avait une notoriété politique hors-pair, même à l’extérieur du pays

Au-delà de son nom, c’est connu, Salif Diallo est un homme politique qui a entretenu chez bien de Burkinabè le mythe de la grandeur et de la toute-puissance. Il était un homme de conviction, un battant, «un têtu». «Quand Salif Diallo voulait, il pouvait»! N’est-ce pas le faiseur de roi? Pour ce faire, l’homme était parfois adulé, parfois craint. Ses faits et gestes étaient décortiqués car en tant que stratège et fin politicien, il semblait ne rien dire ou faire au hasard. Il provoquait, attaquait, se moquait, se félicitait ou se vantait. De par son expérience politique, il avait une notoriété politique hors-pair, même à l’extérieur du pays. Il était persuasif, savait coller les morceaux, réconcilier, s’imposer et surtout dire non. Il était courageux, anticipatif et visionnaire. C’est pour toutes ces raisons que les uns et les autres craignent qu’à son absence, l’animation politique devienne très terne, morose et léthargique. Mais cela fait-il de lui un grand homme politique comme Lénine, Mao, de Gaulle, Gandhi, Luther King, Thomas Sankara, Nelson Mandela? Encore faut-il s’entendre sur ce que peut être un grand homme.

Car si ses actes prennent sens de son vivant, le grand homme se définit aussi au moment et après sa mort, au sens où un grand homme est un grand mort, c’est-à̀-dire qu’il assurera une certaine permanence au groupe auquel il appartient: il est immortel.

L’autre aspect du grand homme est qu’il comprend mieux que quiconque la culture à laquelle il appartient. Condamné par le groupe, il n’évite jamais les sanctions de celui-ci; il accepte la sentence de ceux qui le condamnent. Comme Ponce Pilate a fait Jésus. En outre, celui qui devient grand homme est caractérisé intrinsèquement par l’hubris, cette démesure propre aux héros et dieux grecs, au sens où «la gloire est le soleil des morts» (Balzac).

Ainsi, la mort des grands hommes n’est-elle que l’allégorie de leur raréfaction, à plus forte raison de celle des grands hommes politiques. Leur disparition ou raréfaction est corrélative à celle du charisme en politique: ni propagande, ni faste, mais charisme. Car de toute évidence, tout être humain a le besoin d’un modèle. Et la société a toujours eu ce besoin de rendre hommage à ceux qui se détachent de la masse. C’est pourquoi des distinctions honorifiques ont été instituées pour récompenser les hommes de leurs bravoures ou pour leurs talents. Bien que régulièrement contestées, elles reposent sur une hiérarchie qui tend pour les plus honorifiques d’entre elles à récompenser les plus grands parmi les grands.

Le prix Nobel de la Paix est ainsi une façon de récompenser depuis 1901 les personnes «les plus dignes ayant rendu les plus grands services à l’humanité». Mais au-delà des considérations institutionnelles, la société doit reposer sur l’adhésion à certaines valeurs. Celle qui peut rendre compatible une société démocratique et le Grand Homme reste sans doute celle qu’exigeait déjà en son temps Montesquieu dans L’Esprit des Lois: la vertu, qui est la seule valeur permettant dans un gouvernement populaire à celui qui fait exécuter les lois sentir qu’il y est soumis lui-même. En quelque sorte, et reprenant ainsi Jean-Jacques Rousseau dans Le Contrat social, la déclaration des devoirs de l’homme et du citoyen de 1795, «nul n’est bon citoyen s’il n’est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux».

Le grand homme est donc celui qui incarne pendant un moment le destin de son peuple. Le grand homme politique est celui qui incarne le destin politique d’un peuple confronté à un défi crucial pour sa destinée. Nelson Mandela, plus que tout autre, rassemble à l’évidence tous ces paramètres qui fondent le grand homme: le combat pour la justice, la souffrance de plus d’un quart de siècle de détention, la grandeur morale qui transcende cette épreuve en dépassant toute rancune, le charisme qui enflamme son peuple. Mandela nous apprend même autre chose: la vertu qui fut la sienne, est même supérieure à celle de Gandhi: Mandela est passé de la non-violence à la non-vengeance, ce qui appelle une exigence éthique considérable. C’est une fois disparus que les grands hommes subissent l’épreuve du temps. La lucidité de leur action et le caractère visionnaire de leurs idées prennent alors sens. Comme l’indiquait Paul Valéry, les grands hommes meurent deux fois, une fois comme hommes et une fois comme grands. Mais l’idéal de vertu considéré comme indispensable pour protéger la société contre ses propres enfants érigés ou autoproclamés Grands Hommes n’a-t-il pas disparu? Car à la base de la vertu se profile l’idée de cette intime corrélation entre le droit et l’obligation. Nos démocraties modernes semblent avoir mis à mal cette corrélation jugée à bien des égards comme inutile et dépassée. L’idéal de vertu est donc incertain. Le grand homme est également fragilisé par la relation entretenue par les sociétés modernes avec le Temps. Attachés à une société de l’immédiat, de l’instantané, sommes-nous en mesure d’apprécier ce qu’est un Grand Homme?

A notre avis, dans l’époque qui est la nôtre, celui qui se lèverait pour dire ce que les citoyens aimeraient entendre et que les politique n’osent pas toujours dire, celui qui combinerait charisme, éthique et vérité, serait peut-être un Mandela aux petits pieds, mais toutefois le grand homme qui saurait correspondre aux temps présents. A chacun donc de tirer sa conclusion selon ses critères et ses convictions.

Les Echos du Faso

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