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Les sens et nuances du silence

Dans une société de salons et de bavardage, dans un monde si bavard et qui aime se répandre en auto-présentations, auto-proclamations, autojustifications ou autres auto-glorifications, il peut être utile de cultiver l’art de dissimuler, d’avoir une bonne contenance et de tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler. Car le silence est aussi une communication efficace. Ses sens sont multiples et ses nuances variées.

Le silence est l’une des formes les plus efficaces de la communication

Aussi bien le sens commun, à travers de nombreux dictons populaires («un silence parlant», «un silence qui en dit long», etc.), que les théoriciens du langage et de la communication, ont mis en évidence la valeur signifiante du silence, bien loin de constituer le degré zéro, ou l’en-deçà du langage. Certains chercheurs ont même examiné les usages pragmatiques (dissimulation, ellipse, suspens, sous-entendu) de l’acte de non-parole, et sont allés, parfois, jusqu’à considérer le silence comme un acte de langage paradoxal, capable de communiquer, en creux des mots, tout une gamme d’énoncés performatifs non verbaux, tels que la surprise, l’incompréhension, le refus, l’opposition, le déni ou le dissentiment. La psychanalyse mais aussi la médecine mentale contemporaine se sont emparées du phénomène pour comprendre les significations du «silence éloquent» ou du «mutisme électif». Ce dernier est défini comme «un refus de parler dans presque toutes les situations sociales, en dépit d’une capacité normale à le faire».

Du côté des sciences sociales, les chercheurs ont montré que de nombreuses «politiques du silence» œuvraient à la structuration des interactions sociales. Qu’il s’agisse d’imposer le silence en gardant pour soi le monopole de la parole autorisée, d’empêcher les individus de se faire entendre (censure ou autocensure, omerta, répression légale ou illégale visant à museler l’expression d’opinions dissidentes) ou de préserver leur droit à se taire, il est toujours question de rapports de forces existant entre usagers de la langue et acteurs sociopolitiques.

Mais si les pratiques sociales du silence semblent se diviser entre un silence imposé et un silence choisi, une obligation à se taire et un mutisme volontaire, il existe encore, entre les deux, toute une gamme de subversions symboliques ouvertes par les protestations muettes et les autres arts de faire dire quelque chose au silence forcé: parades ou sit-in silencieux, lèvres volontairement cousues ou bouches couvertes de bâillons forment autant de gestes de dénonciation symboliques de la réduction au silence, adoptés, au cours de l’histoire, par ceux à qui la parole ou sa prise en compte a été refusée.

Cependant, on aurait tort de croire que penser le silence et ses capacités signifiantes est l’apanage des sociétés modernes. Les réflexions sur le sens de la réticence au langage se retrouvent déjà chez les auteurs classiques passés maîtres de la dissertation sur l’art oratoire. De Cicéron à La Rochefoucauld en passant par Gracian, tous considèrent, en effet, que la rhétorique du silence est l’une des formes les plus efficaces de la communication, et assume de nombreuses fonctions dans les conversations engageant plusieurs individus sociaux.

Les multiples nuances sémantiques du silence

Il y a un silence prudent et un silence artificieux. Un silence complaisant et un silence moqueur. Un silence spirituel et un silence stupide. Un silence d’approbation et un silence de mépris. Un silence politique. Un silence d’humeur et de caprice.

Les liens entre bruit et silence

Dans certaines situations sociales données, il y a des gens qui font le choix délibéré du silence. Mais le silence est d’autant plus tonitruant qu’il constitue une rupture du régime sonore et discursif habituel. Ainsi, bruit et silence vont souvent de pair pour exprimer un changement radical.

Mais attention, l’art de se taire ne signifiait pas pour autant faire silence, ou ne rien faire, mais bien plutôt faire quelque chose à l’autre par le silence.

C’est tout le paradoxe: on passe souvent pour quelqu’un de bien plus intéressant en se taisant, en laissant parler les gens, en faisant mine de s’intéresser à ce qu’ils ont eux-mêmes à dire – quitte à ce qu’ils vous aient tout raconté de leur vie sans jamais avoir rien appris de vous!

Théophile MONE

 

Encadré: Principes nécessaires pour se taire

1- On ne doit cesser de se taire que quand on a quelque chose à dire qui vaut mieux que le silence.

2- Il y a un temps pour se taire, comme il y a un temps pour parler.

3- Le temps de se taire doit être le premier dans l’ordre; et on ne sait jamais bien parler qu’on n’ait appris auparavant à se taire.

4- Il n’y a pas moins de faiblesse, ou d’imprudence à se taire, quand on est obligé de parler, qu’il y a de légèreté et d’indiscrétion à parler quand on doit se taire.

5- Il est certain qu’à prendre les choses en général, on risque moins à se taire, qu’à parler.

6- Jamais l’homme ne se possède plus que dans le silence: hors de là, il semble se répandre, pour ainsi dire, hors de lui-même, et se dissiper par le discours, de sorte qu’il est moins à soi qu’aux autres.

7- Quand on a une chose importante à dire, on doit y faire une attention particulière: il faut se la dire à soi-même, et après cette précaution, se la redire, de crainte qu’on ait sujet de se repentir, lorsqu’on n’est plus le maître de retenir ce qu’on a déclaré.

8- S’il s’agit de garder un secret, on ne peut trop se taire; le silence est une des choses dans lesquelles il n’y a point ordinairement d’excès à craindre.

9- La réserve nécessaire pour bien garder le silence dans la conduite ordinaire de la vie n’est pas une moindre vertu que l’habileté et l’application à bien parler; et il n’y a pas plus de mérite à expliquer ce qu’on sait qu’à bien se taire sur ce qu’on ignore. Le silence du sage vaut quelquefois mieux que le raisonnement du philosophe; le silence du premier est une leçon pour les impertinents et une correction pour les coupables.

10- Le silence tient quelquefois lieu de sagesse à un homme borné, et de capacité à un ignorant.

11- On est naturellement porté à croire qu’un homme qui parle très peu n’est pas un grand génie, et qu’un autre qui parle trop est un homme étourdi, ou un fou. Il vaut mieux passer pour ne point être un génie du premier ordre, en demeurant souvent dans le silence, que pour un fou, s’abandonnant à la démangeaison de trop parler.

12- Le caractère propre d’un homme courageux est de parler peu, et de faire de grandes actions. Le caractère d’un homme de bon sens est de parler peu, et dire toujours des choses raisonnables.

13- Quelque penchant qu’on ait au silence, on doit toujours se méfier de soi-même; et si on avait trop de passion pour dire une chose, ce serait souvent un motif suffisant pour se déterminer à ne plus la dire.

14- Le silence est nécessaire en beaucoup d’occasions, mais il faut toujours être sincère; on peut retenir quelques pensées, mais on ne doit en déguiser aucune. Il y a des façons de se taire sans fermer son cœur; d’être discret, sans être sombre et taciturne; de cacher quelques vérités, sans les couvrir de mensonges.

Extraits de: L’Art de se taire, de l’abbé Dinouart, Editions Payot, pages 35-37

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