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TRIBUNE Les décideurs du PAS au Burkina Faso (2/3)

Une victime du PAS?L’usine Faso Fani à Koudougou a fermé ses portes, jetant à la rue ses travailleurs (crédit photo La sirène de Faso Fani, de Michel K. Zongo, 2014)

Le Burkina Faso, le FMI et la Banque Mondiale

Notre pays a adhéré au FMI et à la Banque Mondiale le 2 mai 1963. En adhérant à ces institutions, le Burkina a accepté d’être soumis à leurs règles. Nous sommes aujourd’hui en 2019. A aucun moment, depuis 1963, notre pays n’a quitté le FMI ou la Banque Mondiale, malgré les multiples changements de régimes qu’il a connus. Ainsi donc, tous les gouvernements qui se sont succédé dans notre pays depuis le 2 mai 1963 ont accepté de mettre la Haute-Volta et le Burkina Faso sous le contrôle de ces institutions, de prendre en compte leurs conseils, d’appliquer leurs politiques, de se soumettre à leur «surveillance» et d’emprunter leur argent. Tous les ministres des Finances du Burkina de 1963 à nos jours ont assisté aux assemblées annuelles du FMI et de la Banque qui se tiennent en septembre à Washington ou ailleurs, ont reçu leurs représentants postés ici à Ouagadougou, leur ont soumis leur gestion comme un écolier soumet son devoir à son maître. Et il faut le répéter, quelle que soit l’orientation idéologique du régime en place, ce rituel n’a pas changé, puisque aucun gouvernement, y compris celui de Thomas Sankara, n’a eu le courage de rompre l’accord du 2 mai 1963 qui nous lie au FMI et à la Banque Mondiale.

Par exemple, peu de gens savent que la décision prise par Maurice Yaméogo en fin 1965 de diminuer les salaires et les indemnités pour réduire le déficit des finances de l’Etat a été dictée par le FMI. C’était une forme de PAS. On connaît la suite.

Ceux qui ont vécu le fameuse «garangose», mise en œuvre par le ministre des Finances Tiémoko Marc Garango à partir de 1966, vous diront que ce sont les mêmes mesures qui ont été reproduites par le CNR et reproduites par le Front populaire, à quelques variantes près.

Depuis 1966, c’est toujours les mêmes indemnités qu’on rogne, ce sont les mêmes retenues qu’on opère, ce sont les mêmes impôts qu’on applique.

C’est avec la «Rectification» survenue le 15 octobre 1987 que la version PAS de l’aide du FMI a été introduite au Burkina. L’accord signé avec le gouvernement de Blaise Compaoré a simplement consisté à monter d’un échelon supplémentaire dans la médication habituelle que le FMI administre à notre pays depuis 1965. La seule différence, c’est qu’avec le régime Compaoré on a ajouté la libéralisation de l’économie et les privatisations.

Quand on vous parle aujourd’hui de la suppression du fonds commun, sachez que c’est une injonction du FMI. Quand le gouvernement organise une conférence pour la remise à plat des salaires, il exécute un ordre du FMI. C’est le PAS et rien d’autre.

Mais une question qui mérite d’être posée à ce stade est de savoir quelle relation le Conseil national de la Révolution (CNR) du Président Sankara entretenait avec le FMI et la Banque Mondiale.

Sankara, le FMI et la Banque Mondiale

Quand le CNR, avec à sa tête le Président Thomas Sankara, a pris le pouvoir le 4 août 1983, il a hérité d’un pays où le FMI et la Banque Mondiale étaient déjà présents depuis 20 ans (1963).

Tout au long de sa présidence, Thomas Sankara a dénoncé la domination du système impérialiste. Il a fustigé l’endettement des pays africains et, lors de son fameux discours à l’ONU, invité les pays africains à ne pas payer leurs dettes.

Mais dans la pratique, sa politique fut moins radicale. Thomas Sankara n’a pas retiré le Burkina du FMI ni de la Banque Mondiale. Il a donc accepté, comme tous ses prédécesseurs, que le Burkina en soit membre et qu’il soit soumis à leurs conditions.

Le CNR a accumulé des arriérés dans le remboursement de la dette du pays, mais il ne l’a jamais revendiqué comme étant une défiance volontaire contre le système impérialiste. Il a expliqué au FMI et à la Banque qu’il avait des tensions de trésorerie liées à la faiblesse des recettes, laquelle faiblesse s’expliquait à l’époque par l’effondrement de l’investissement privé, effrayé par l’ambiance de la révolution. Ce qui était vrai!

La gestion des finances publiques sous Sankara fut une gestion fortement empreinte d’austérité. De nombreux avantages des fonctionnaires ont été supprimés, au nom de l’équité avec les masses rurales et au nom de la nécessité de compter sur ses propres forces: effort populaire d’investissement (EPI), suppression ou forte diminution des indemnités, réduction drastique du train de vie de l’Etat. Bizarrement, dans ses rapports, le FMI a chaudement félicité le CNR pour cela. On le comprend aisément puisque le type de mesures drastiques prises par le CNR ressemble beaucoup au genre de mesures que le FMI aime prescrire.

Sous Sankara, les ministres en charge des questions économiques et financières, à commencer par celui en charge des Finances, étaient comme auparavant, des participants assidus aux assemblées annuelles du FMI et de la Banque Mondiale. Et ils travaillaient en parfaite harmonie avec les représentants de ces institutions sur place. Le pays continuait comme avant à emprunter l’argent de ces institutions.

Il est d’ailleurs intéressant d’observer que Damo Justin Barro, ministre des Finances de Thomas Sankara de 1983 à 1986, a rejoint la Banque Mondiale en 1987 comme analyste financier. Il est courant pour le FMI, la Banque Mondiale et les différentes institutions internationales, de recruter des anciens ministres. Ce faisant, ils étoffent leur personnel technique avec des gens qui ont été de «l’autre côté», toute chose qui permet de mieux comprendre la vision des pays et de rédiger leurs programmes en conséquence. Mais quand un ministre rejoint ces instituions après un passage au gouvernement, c’est qu’il remplit au moins les trois conditions suivantes:

  • il a travaillé en bonne intelligence avec eux quand il était en fonction (entendez par là qu’il appliquait leur politique);
  • il partage leur vision libérale de l’économie;
  • il est compétent.

Sous le régime du CNR, aucun programme d’ajustement n’a été signé avec le FMI et la Banque Mondiale. Le programme est resté dans le domaine habituel, qui n’en demeure pas moins une sorte de PAS.

En 1987, plus précisément au mois de février ou mars, des contacts ont eu lieu entre le CNR et le FMI sur la question du PAS, et ce sur les encouragements de Jerry Rawlings qui lui, était déjà embarqué dans le PAS. On ne saura jamais si le Président du CNR allait franchir le pas et aller dans le même sens que son frère révolutionnaire du Ghana!

Le Gouvernement Compaoré et le PAS

Ce sont surtout les tensions au niveau des finances publiques qui ont entrainé le Burkina Faso dans le PAS. Pascal Zagré, qui fut un des architectes du PAS burkinabè, explique dans ses écrits que c’est le poids de l’endettement qui a obligé notre pays à aller au PAS. En effet, à la fin de l’année 1989, l’encours total de la dette de notre pays avait atteint 217,17 milliards de FCFA. En soi, ce montant n’est pas très élevé. D’habitude, pour juger la dette d’un pays, on la compare à sa richesse nationale, son fameux Produit Intérieur Brut. Notre dette représentait à l’époque 29,6% de notre richesse. Il est intéressant de noter qu’après avoir beaucoup augmenté, le même ratio est retombé à 30% en 2013, presque le même qu’en 1989, en raison des annulations dont notre pays a bénéficié dans le cadre de l’initiative Pays Pauvres Très Endettés (PPTE).

Il doit se situer aujourd’hui entre 32 et 35%.

En 1989, le service de cette dette (c’est-à-dire les intérêts sur les emprunts) était aussi quelque peu modéré puisqu’il ne dépassait pas 9,4% des exportations de la même année. Mais le véritable problème du Burkina à l’époque, c’était la faiblesse des revenus collectés. Les années de braise de la révolution n’ont pas permis au secteur privé de prospérer. Or, c’est lui le principal pourvoyeur de recettes de l’Etat à travers la Douane et les Impôts. Face à des recettes fiscales et douanières très faibles, le pays ne pouvait pas rembourser ses dettes. Il a donc accumulé des arriérés. Même si le remboursement d’une année n’est pas élevé, si vous faites plusieurs années sans rembourser, vous accumulez des arriérés qui deviennent très lourds. Fin 1988, le montant total des arriérés sur la dette extérieurs avaient atteint le montant de 43,3 milliards de FCFA.

La situation était plus dramatique pour les arriérés intérieurs, c’est-à-dire l’argent que le gouvernement devait à ses fournisseurs et aux entreprises ayant exécuté des marchés publics. Ils se chiffraient à plus de 45 milliards la même année. En mai 1990, les arriérés extérieurs et intérieurs avaient atteint le chiffre inquiétant de 94 milliards soit autant que les recettes propres de l’année considérée.

Les arriérés intérieurs asphyxient l’économie, puisqu’ils mettent à genoux les fournisseurs de l’Etat. Les arriérés externes coupent le robinet des financements extérieurs puisqu’on ne prête pas à un Etat qui ne paie pas ses dettes. C’est lorsqu’un pays se trouve coincé dans une telle situation que la Banque Mondiale et le FMI proposent la thérapie de choc qu’est l’ajustement. Le marché est simple: si vous voulez qu’eux continuent de vous prêter de l’argent pour vous permettre de rembourser vos dettes et pouvoir ainsi emprunter à nouveau, vous mettez en œuvre les réformes qu’ils veulent: libéralisation, privatisations, etc. Le Burkina était une proie idéale!

A suivre

Eric ZONGO

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