Accueil » Lu, vu, entendu » Zacharia Ben Houssein Touré, l’un des acteurs clés de la grève du 03 janvier 1966 aux syndicats: « battez-vous, lutter, n’oubliez pas d’être des Burkinabè »

Zacharia Ben Houssein Touré, l’un des acteurs clés de la grève du 03 janvier 1966 aux syndicats: « battez-vous, lutter, n’oubliez pas d’être des Burkinabè »

En marge de la conférence publique animée à Ouagadougou par l’Unité d’action syndicale (UAS) ce 3 janvier 2017, la presse a pu arracher quelques mots au seul survivant des dix signataires de l’appel à la grève générale du 3 janvier 1966 ayant abouti au soulèvement populaire qui a emporté le régime du président Maurice Yaméogo. Ce survivant, c’est Zacharia Ben Houssein Touré, alors Secrétaire général du Syndicat autonome des techniciens et ouvriers voltaïques (S.A.T.O.V.). Il replonge dans la préparation et dans la conduite de ce soulèvement populaire dans une approche comparative avec l’insurrection populaire de fin octobre 2014. Il prodigue également des conseils aux syndicats du moment.

Zakaria Ben Touré
Zacharia Ben Touré, l’un de ceux qui ont été à la base du soulèvement populaire de 1966

LES Echos du Faso (LEF): En tant qu’un des acteurs des événements du 3 janvier 1966, quel regard portez-vous sur ces événements 51 ans après?

Zacharia Ben Houssein Touré: Le regard que je porte sur ces événements, c’est que si c’était à refaire, on allait le refaire. C’était une nécessité de l’époque. Et on a mené cette lutte avec beaucoup de conviction. C’est pourquoi on a abouti à un bon résultat.

LEF: Au départ, c’était une lutte syndicale qui s’est finalement muée en soulèvement populaire. Est-ce qu’en appelant les populations à sortir, vous aviez pour objectif de faire partir le président Maurice Yaméogo?

Zacharia Ben Houssein Touré: Non, cela n’était pas notre souci à l’époque. Comme vous le dites bien, la lutte était syndicale. C’était à l’occasion d’un congrès que les syndicats ont pris conscience de ce qui se préparait à l’Assemblée. Immédiatement, on s’est concerté, pour donner notre point de vue sur le budget de l’exercice 1966. On a demandé d’éviter certaines mesures qui touchaient directement les travailleurs. Mais on n’a pas été écouté. C’est ce qui a amené à durcir les positions, et qui a abouti finalement au soulèvement populaire.

LEF: On sait que les raisons qui ont prévalu à ce soulèvement étaient entre autres le rabattement des salaires de 20%. L’on se rappelle également qu’après le 3 janvier 1966, le régime du président Lamizana a opéré un rabattement de 30%. Comment avez-vous accueilli ce nouveau rabattement plus élevé?

Zacharia Ben Houssein Touré: Lorsque le gouvernement du président Lamizana s’est installé, il a constaté que les caisses étaient vides. Face à cette situation, nos revendications ont fait place au patriotisme.

Avant que nous sachions ce qui s’est passé réellement, il y avait le fait que les gouvernants avaient dilapidé les deniers publics pour des raisons personnelles. Alors, on ne pouvait pas supporter, qu’après avoir vidé les caisses pour faire un mariage somptueux et voyager, on nous demande, à nous travailleurs, de faire des sacrifices pour renflouer les caisses de l’Etat.

Par contre, lorsque le gouvernement de Lamizana s’est installé et a constaté que les caisses étaient vides, nous avons accepté toutes sortes de sacrifices, parce que là, il s’agissait de résoudre un problème national. Nous nous sommes sentis interpellés. Là, il n’y a pas eu de discussions avec le gouvernement. On a accepté toutes sortes de sacrifices pour pouvoir renflouer les caisses de l’Etat, et on y a réussi, étant donné que la « garangose » a abouti à un redressement de la situation financière de l’Etat.

LEF: Pouvez-vous nous décrire la qualité des rapports que le monde syndical entretenait avec les autorités de l’époque?

Zacharia Ben Houssein Touré: Si la qualité de ces rapports était bonne, certainement on n’allait pas en venir au soulèvement populaire. Il s’est trouvé qu’à l’époque, il y a avait certains éléments dans le gouvernement, j’évite de citer des noms, mais on ne peut pas taire celui de Denis Yaméogo qui était à la fois le bras droit du président Yaméogo et qui assurait très souvent l’intérim de ce dernier lorsqu’il voyageait.

Il devait nous recevoir pour parler des revendications. Dès que nous sommes rentrés dans son bureau, c’était quelqu’un à tempérament très chaud, il a dit « il paraît que vous voulez grever, vous voulez aller à la grève. Si vous n’êtes pas des batards, allez-y! Vous saurez de quel bois je me chauffe ».

Un ministre qui parle comme ça, ce n’est plus à un ministre qu’on a affaire, mais à un individu. Alors, nous sommes sortis, on n’a plus discuté avec lui. On est juste sorti du bureau, on s’est arrêté devant la porte et on a dit, « s’il y a des batards parmi nous, ils n’ont qu’à se retirer, nous, nous irons à la grève, quoiqu’elle nous coûte ». Voilà comment la décision a été prise.

C’est pour dire que les rapports avec le gouvernement d’alors, n’étaient pas des meilleurs.

LEF: En 2014, le peuple burkinabè a réussi à faire partir un régime. Mais à la différence du 3 janvier 1966, il y a eu effusion de sang. Quelle comparaison pouvez-vous faire entre ces deux événements sur ce point?

Zacharia Ben Houssein Touré: La comparaison, elle est très simple. C’est qu’à l’occasion du 3 janvier, l’ordre avait été donné de tirer sur les manifestants. Mais le président Lamizana qui était à l’époque chef d’Etat-major (des armées, Ndlr), a dit, « aucune goutte de sang ne sera versée ». L’officier de gendarmerie en poste à l’époque, Maurice Sanon, a voulu outrepasser les instructions de Lamizana pour obéir à celles de Maurice Yaméogo. Il y a eu quelques blessés, mais il n’y a pas eu de tir. Lamizana s’est opposé catégoriquement à ce qu’on utilise les militaires contre des manifestants. Donc, il n’y a pas eu de mort à l’occasion de ces manifestations. Il y a eu des blessés dus au zèle de Maurice Sanon.

LEF: On sait que le soulèvement populaire a été suscité par le mouvement syndical, mais on a aussi appris que le monde syndical a bénéficié d’une sorte de bénédiction de la chefferie coutumière. Est-ce vrai? Si oui, comment expliquez-vous cela?

C’est facile à comprendre. C’est parce qu’il y a eu un ras-le-bol général. Les syndicats étaient peut-être à l’origine de la lutte, mais tous les partis politiques étaient devenus syndicats puisqu’ils étaient muselés et ne pouvaient donc pas s’exprimer en tant que partis politiques; et ils ne pouvaient s’exprimer qu’à travers les syndicats.

Les chefs coutumiers, eux aussi avaient leurs raisons d’être mécontents si bien que, lorsque les événements ont commencé, ce ne sont pas seulement les syndicats qui ont lutté, c’est toute la population qui a lutté, parce que tout le monde en avait marre.

Nous n’avions pas de rapports particuliers avec les chefs coutumiers. Mais ils avaient leurs propres raisons.

LEF: Ces raisons, peut-on en savoir un peu plus?

Zacharia Ben Houssein Touré: Je préfère ne pas rentrer dans ce domaine. Je sais qu’ils étaient quelque peu maltraités par le régime. Mais je ne peux pas parler de ça avec précision, parce que je n’avais aucun rapport avec le milieu (celui de la chefferie coutumière, Ndlr).

LEF: Quel regard portez-vous sur le mouvement syndical aujourd’hui, et quel conseil pour les syndicats?

Zacharia Ben Houssein Touré: J’aimerais en quelques mots, dire ceci « battez-vous, lutter, n’oubliez pas d’être des Burkinabè ».

Interview réalisée par Paangui Parè

 

Encadré: les signataires de la grève du 03 janvier 1966

Etaient signataires de l’appel à la grève générale le 3 janvier 1966 : Joseph Ouédraogo, Zoumana Traoré, Emmanuel Lamoussa Kyelem, Lucien Koulidiati, Bruno Ilboudo, Zacharia Ben Houssein Touré, Alphonse Kyemtarboum, François de Salle Kaboré, Adiouma Amirou Thiombiano.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *