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Golfe de Guinée : les terroristes dans une entreprise d’exportation de la terreur

Les ambitions expansionnistes des terroristes s’affirment. Acculés au Sahel, ils veulent désormais étendre leurs tentacules aux pays côtiers. La Côte d’Ivoire et le Benin sont particulièrement dans l’œil du cyclone.  Plus que jamais, un front commun contre l’hydre terroriste est indispensable en Afrique. Aucun pays ne peut se leurrer d’en être définitivement à l’abri.  L’adage est bien connu : « Quand la case de ton voisin brûle, hâte-toi de l’aider à éteindre le feu de peur que celui-ci ne s’attaque à la tienne… »L’information provient des renseignements français.  Selon Bernard Emié, chef de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Al-Qaïda au Sahel développe un «projet d’expansion» vers le Golfe de Guinée, en particulier la Côte d’Ivoire et le Bénin. Les chefs des groupes terroristes se seraient réunis en février 2020 pour mieux dessiner les contours de leur projet. Ont pris part à la rencontre Abdelmalek Droukdel, chef historique d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), Iyad Ag Ghaly, chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et l’un de ses fidèles adjoints, Amadou Koufa, chef de la katiba (unité de combattants) Macina. Droukdel a été depuis tué en juin par les forces françaises dans le nord du Mali.  La Côte d’Ivoire et le Bénin sont particulièrement visés parce que les terroristes veulent desserrer l’étau dans lequel ils sont pris et parce qu’ils veulent s’étendre vers le sud. Les terroristes financent déjà des hommes qui se disséminent en Côte d’Ivoire ou au Bénin. Des combattants ont également été envoyés aux confins du Nigeria, du Niger et du Tchad toujours selon Emié.

Si le projet se formalise peu à peu, il faut dire que la menace des groupes terroristes pèse sur les pays côtiers depuis belle lurette. Ces dernières années, les groupes terroristes ont progressivement glissé du nord Mali vers le centre du pays puis le Burkina Faso. Une accélération s’est produite en 2018, avec une augmentation des incidents dans le sud-ouest et l’embrasement de l’est du Burkina Faso, laissant craindre une extension à la Côte d’Ivoire, au Ghana, au Togo et au Bénin. Le 8 novembre 2018, Iyad Ag Ghali, Djamel Okacha et Amadou Koufa apparaissaient dans une vidéo appelant à « poursuivre le jihad » contre la France et plusieurs pays africains dont  le Sénégal, le Mali, le Niger, le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Nigeria, le Ghana et le Cameroun. Les incessantes attaques contre le Burkina Faso, à proximité des frontières avec la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo et le Bénin, ainsi que l’arrestation régulière de  plusieurs personnes préparant des opérations à Abidjan grâce à l’efficacité des renseignements burkinabè témoignent de la menace croissante qui pèse sur les pays du Golfe de Guinée. Les premiers signes d’action de groupes terroristes dans ces pays datent cependant du milieu des années 2010. Dans le parc transfrontalier du W, des combattants originaires du Mali auraient mené en 2014-2015 une reconnaissance en poussant jusqu’au Bénin. De même, en 2015, plusieurs membres d’une cellule du GSIM actifs dans la forêt de Sama, à la frontière entre la Côte d’Ivoire et le Mali, étaient arrêtés sans pour autant que les survivants cessent leurs activités. Ce sont d’ailleurs des membres de cette unité qui seraient à l’origine de l’enlèvement d’une none colombienne dans la région de Sikasso en février 2017, et qui ont été arrêtés à côté de Koutiala le 6 décembre 2018. Les groupes terroristes ont également recruté dans les pays côtiers ces dernières années. Le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) comptait parmi ses membres des ressortissants de plusieurs pays dont des Guinéens, des Ghanéens et des Béninois. Après le départ du nigérien Bilal Hicham de la katiba Ousmane Dan Fodio, c’est même un Béninois originaire du sud du pays et Yorouba, surnommé Abdoullah, qui prend la tête de l’unité. Et le MUJAO n’est pas isolé : selon les autorités libyennes, plusieurs dizaines de ressortissants du Ghana, du Sénégal et de la Gambie auraient rejoint l’organisation État islamique en Libye. Le premier électrochoc est cependant l’attaque de Grand-Bassam, commanditée par l’Arabe Ould Nouini et menée par un commando suicide en mars 2016. Deux mois plus tard, une note adressée aux forces armées béninoises demandait aux unités de « renforcer la sécurité sur les différentes zones menacées d’attaques terroristes » et de faire preuve de « plus de vigilance dans les fouilles aux frontières ».

Le Burkina Faso était le dernier rempart

La position axiale du Burkina Faso fait qu’il constituait le dernier rempart avant les pays côtiers. Avec l’augmentation des attaques à l’ouest  et à l’est du pays, l’année 2018 a été marquée par plusieurs mesures pour renforcer la sécurité aux frontières. Le Togo et le Bénin ont notamment déployé des unités supplémentaires dans le nord afin de renforcer le maillage du territoire. Parallèlement, des opérations conjointes ont été organisées. En mai 2018, le Bénin, le Burkina Faso, le Ghana et le Togo ont déployé près de 2 000 membres des forces de défense et de sécurité dans le cadre de l’opération Koudalgou, pour un bilan de 200 arrestations. Le 25 octobre, les chefs d’état-major des forces armées du Bénin, du Burkina Faso, du Niger et du Togo se réunissaient à Cotonou afin de valider des stratégies et actions permettant de mutualiser les efforts et de lutter efficacement contre l’extrémisme violent et le terrorisme. Quelques semaines plus tard, un exercice de sécurisation transfrontalière associait le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Ghana. La frontière entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire est aujourd’hui considérée comme dangereuse. La menace terroriste y est très forte.  En décembre 2019, le ministère français des Affaires étrangères, a du reste placé cette frontière dans les zones rouges de sa carte de conseil aux voyageurs. Cette région forestière a toujours été un couloir de trafics, d’orpaillage et de braconnage. Les terroristes profitent aussi de sa porosité pour passer d’un côté à l’autre de la frontière. Pour se protéger de la contagion terroriste, la Côte d’Ivoire a lancé l’opération « frontière étanche » après l’assassinat d’un guide et l’enlèvement de deux touristes français dans le parc de la Pendjari, au Bénin. Dans le cadre de cette opération, la Côte d’Ivoire  a déployé 300 militaires pour prêter  main-forte à la police et à la douane afin de sécuriser les 1 116 km de frontière qui séparent le pays du Mali et du Burkina. Depuis le début de la crise sécuritaire au Sahel, la Côte d’Ivoire a connu un seul attentat terroriste. C’était le 13 mars 2016, dans la ville balnéaire de Grand-Bassam, à quelques kilomètres d’Abidjan. Il avait fait 19 morts et 33 blessés. Selon certaines sources, des attaques auraient été déjouées en juin 2019 à Abidjan, notamment contre le Novotel, propriété du groupe Accor, ou encore contre le camp Gallieni, quartier général des forces armées nationales de Côte d’Ivoire (FANCI). La présence de terroristes  ayant été détectée au nord du parc national de la Comoé en Côte d’Ivoire,  la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso ont lancé conjointement l’opération Comoé en mai 2020. Au bilan, un camp  a été détruit en territoire burkinabè, huit combattants tués, du matériel et de l’armement saisis, une quarantaine de suspects interpellés.

Obligation de collaborer étroitement avec les pays du Sahel

Les tensions internes aux États du Golfe de Guinée constituent une grande source de vulnérabilité : tensions politiques, tensions sociales, tensions économiques, tensions religieuses… Plusieurs facteurs peuvent ainsi favoriser le développement de l’extrémisme violent au Bénin et en Côte d’Ivoire: frustration des jeunes à l’égard d’aînés qui monopolisent le pouvoir politique et économique, disparités entre espaces urbains et ruraux, taux d’illettrisme, prégnance de nouvelles idéologies religieuses comme le christianisme évangélique et le revivalisme sunnite.  Face à la menace d’attentats, de recrutements et d’implantation de cellules, les États du golfe de Guinée sont au pied du mur. Non que la menace soit nouvelle. Mais elle s’est considérablement accrue du fait du glissement vers le sud des groupes terroristes actifs au Sahel. De nombreuses cellules dormantes sont présentes dans les deux pays.  Il faut donc éviter une mauvaise appréhension de la menace, en la présentant comme venant de l’extérieur et ne pouvant trouver d’écho à l’intérieur des frontières, ou en la considérant comme secondaire et à l’impact limité.  La coopération reste difficile entre les acteurs de la sous-région en raison d’une culture de la méfiance entre États. Mais au regard de l’expérience du Mali, du Niger et du Burkina Faso en matière de lutte contre le terrorisme,  les pays côtiers ont l’obligation de  s’engager sans  réserve sur le chemin de la coordination et de la coopération entre États.  Seules des forces mutualisées peuvent contenir ceux qui donnent la mort facilement et l’acceptent avec délectation. Aux grands maux, les grands remèdes donc !

Jérémie Yisso BATIONO

Enseignant chercheur

Ouagadougou

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