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La troisième fois sera-t-elle la bonne?

05 août 1960, 04 août 1963, 30 septembre 2022. Trois dates charnières de l’histoire mouvementée de cette petite république située au cœur de l’Afrique de l’Ouest, jadis réservoir de main d’oeuvre pour les pays voisins pour lesquels on l’avait d’ailleurs dépecée pour les  »viabiliser ». Personne ne croyait en la fière Volta de nos aïeux, à part ses propres fils et filles qui se sont battus pour rétablir son existence.

Dans le sillage des indépendances africaines d’août 1960, la Haute-Volta reçut la sienne le 05 août, ouvrant ainsi une ère d’espérance dans l’exercice de sa souveraineté. Dépourvue de ressources minières et naturelles exploitables en son temps mais dopée par la fierté, le courage et l’ardeur au travail de sa population, la petite République s’est engagée à bâtir elle-même et de ses mains, les fondements matériels de son avenir. Malheureusement, les difficultés d’apprentissage de la gestion moderne de la chose publique allaient marquer un coup d’arrêt à la présidence du premier président de la République, Maurice Yaméogo. S’ouvrit la première rupture sur le chemin de la démocratie.

Le (futur) général Lamizana, qui a hérité du pouvoir car officier le plus ancien dans le grade le plus élevé de l’Armée nationale, allait gérer les affaires en tentant d’expérimenter des voies démocratiques mêlées de coups d’Etat pendant 14 ans. La 2e république qu’il a instaurée quelques années après sa prise de pouvoir le 3 janvier 1966 sera interrompue par le Mouvement national pour le Renouveau (dont il est l’instigateur) suite à des mésententes entre hommes politiques.

Puis la 3e république succédera au Renouveau avec comme président le général Lamizana qui avait accroché le treillis pour être investi candidat de l’un des partis politiques.

Ce retour à l’ordre constitutionnel sera à son tour perturbé peu de temps après par le Comité militaire de redressement pour le progrès national des colonels amenés par Saye Zerbo. Deux années seulement ont suffi aux colonels, arrivés comme un messie, pour dilapider le capital de sympathie populaire et se faire congédier par leurs cadets militaires. La voie du salut allait être ouverte pour redonner espoir au peuple voltaïque avec le pédiatre-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo.

Mais huit mois seulement ont suffi pour que le peuple ne se retrouve plus dans ce salut. Sa volonté de prendre définitivement son destin en mains va l’amener à s’associer avec l’armée nationale et les forces paramilitaires pour intervenir à nouveau dans la conduite des affaires de l’Etat. C’est l’avènement du Conseil national de la Révolution (CNR) conduit par le capitaine Thomas Sankara. Deuxième date charnière de notre pays qui prendra d’ailleurs, à partir de cette époque, le nom de Burkina Faso en lieu et place de République de Haute-Volta.

Indéniablement, le Burkina va se construire, sur les quatre ans qu’a duré le pouvoir du CNR, une notoriété et une respectabilité au niveau mondial, pendant qu’au niveau national un citoyen de type nouveau naissait et grandissait.

Puis patatras! Le 15 octobre 1987, date de l’assassinat de Thomas Sankara et de douze de ses compagnons, le pays va rentrer dans une période de ni démocratie ni État d’exception ; ou alors, disons que le Burkina Faso est tombé dans une période d’exception dans un habillage démocratique. Ce passage, qui correspond à celui du plus long règne au sommet de l’Etat, verra s’écrire les plus sombres pages de son histoire : meurtres, corruption, impunité, enrichissements illicites, gabegie, bref un État où la fracture entre les couches sociales à été béante. Il n’est pas exagéré de dire que les problèmes qui nous tenaillent aujourd’hui trouvent leur origine dans la gestion du pouvoir à l’époque par Blaise Compaoré.

Damiba comme Jean-Baptiste ; ou alors Ibrahim comme Sankara?

Depuis le 30 septembre 2022, nous vivons une période d’espoir comme celui suscité le 04 août 1983. Les événements qui ont conduit à la prise du pouvoir par le capitaine Ibrahim Traoré le 30 septembre 2022 ressemblent traits pour traits aux événements qui ont conduit à l’avènement du CNR!

Premièrement, la chute du médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo a été précédée par des manifestations anti-impérialistes français au Burkina. Celle du lieutenant-colonel Paul Henri Damiba est intervenue également dans un climat de manifestations anti-impérialistes français mais pas sur le même sujet.

Deuxièmement, comme pour Jean-Baptiste qui a été évincé de la présidence huit mois après, Damiba a aussi été déposé huit mois après avoir donné espoir, le 24 janvier 2022, au peuple de le libérer de l’emprise terroriste.

Troisièmement, comme Sankara, Ibrahim est capitaine, âgé aussi de 34 ans. Il semble avoir une intelligence respectable car il a la suite dans les idées, se risquant même à prendre la parole lors de son investiture avec un mémo de ses idées à la place du discours bien rédigé et aseptisé qui sied en pareille circonstance.

Pour achever de faire remarquer que le Burkina tient là une troisième voie, celle qui le conduira certainement sur le chemin de son émancipation véritable, le jeune capitaine a fait appel à un monsieur qui soutenait sa thèse deux ans avant qu’il naisse! Quelqu’un que, dans un processus normal, aucun président n’irait chercher pour en faire son Premier ministre ! Sauf que Maître Appolinaire Kyelem de Tambela, qui a été appelé, connaît bien le discours révolutionnaire ! Et à l’écouter sur le plateau de la télé BF1 où beaucoup de ses compatriotes ont fait sa connaissance, on est en droit d’accorder le bénéfice du doute de cet attelage de nous libérer de l’hydre terroriste mais aussi de restaurer le Burkina Faso sur la voie de son émancipation sociale, culturelle, économique et politique, une voie qu’il avait abandonnée depuis un tristement célèbre après-midi du 15 octobre 1987. Son discours a séduit la jeunesse là où on ne l’imaginait pas, puisque le capitaine Ibrahim Traoré l’a choisi pour conduire l’action gouvernementale dans laquelle tout un peuple place ses espoirs.

Mais cela sera réalisable si, comme le lui a conseillé le président par intérim du Conseil constitutionnel le jour de son investiture, Ibrahim s’entoure de personnes qui pourront l’aider à porter dignement et avec succès le lourd fardeau qui vient d’échouer sur ses frêles épaulettes de capitaine.

Le peuple burkinabè revient de loin. Il a presque touché le fond mais Dieu lui donne une troisième chance de prendre en mains sa destinée. Le reussira-t-il? Attendons de voir ceux et celles qui seront appelés à accompagner le chef de l’Etat et son Premier ministre.

Les Echos du Faso

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